Il y a eu un engouement de départ motivé par des gains faciles et rapides. Les pros du marketing s'en sont donnés à coeur joie, ils ont recruté et performé à grands coups de slogans prometteurs. Il faut avouer que le potentiel du concept est TRÈS prometteur. Sauf que.... PDFH. Alors quand les promesses rapides et mirobolantes n'ont pas été tenues parce qu'elles étaient plus magiques que réalistes, la confiance a chuté.
Beaucoup sont allés voir ailleurs, là où on promet un retour sur investissement de 80% dans les deux ans. On l'a vu, c'est du délire pour les crédules. Ce fut la première vague.
L'idée qui insiste a persisté chez ceux qui, comme moi, ont la vision de ce qui est possible avec ce projet et qui ont foi en l'être humain; et cela a opéré une sélection naturelle dans la communauté. Depuis quelques semaines, j'observe une ambiance très différente dans nos rencontres. Plus d'humain, de vivant et d'organique. On exige moins de preuves et plus de connexion. On se tient les coudes, ça fait du bien de ne plus se sentir seul à croire à une utopie, alors on continue, surtout parce le concepteur continue, toujours aussi débonnaire et joyeux, il fignole son rêve pour en faire une belle réalisation collective. Il a passé quatre-vingts ans et déclare qu'il verra le jour où on célébrera un million, cinq millions, cent millions de membres dans le club et qu'il est là encore pour une quarantaine d'années. Décidément, il me plaît, ce mec!
Alors avec les fervents, on continue à prêcher à qui veut l'entendre que ce système est bon. Mais force est de constater, après des mois de partage de mon enthousiasme, que bien peu veulent l'entendre. C'est curieux.
J'en parle avec une amie qui a vécu avec moi une précédente aventure du même genre. Elle me répond:
— Il faudrait recommencer ailleurs. Avec d'autres personnes.
Pourquoi? La plateforme est là. Elle fonctionne. Elle est infiniment plus aboutie qu'à ses débuts. Pourquoi repartir de zéro?
La réponse n'a rien à voir avec la plateforme, elle a tout à voir avec nous et peut-être que ce n'est plus le projet qui pose problème, c'est l'idée qu'il puisse finalement fonctionner.
Certains pleurnichent qu'ils n'ont pas assez de sous, que c'est dur de joindre les deux bouts, qu'un peu plus d'argent serait bienvenu et changerait leur vie; et quand on leur apporte la solution sur un plateau, non, ils n'ont même pas envie de venir voir de près de quoi il s'agit. D'autres ont peur. D'une arnaque bien camouflée, et ça, je trouve que c'est plutôt sain, comme réaction. Il y a aussi une peur bien plus profonde: celle de l'inutilité. Si travailler n'est plus nécessaire, alors qui suis-je dans la société? Quelle est ma valeur? Pour l'instant, le salaire et le niveau de richesse sont encore des critères d'excellence mais heureusement, plus pour très longtemps. Il est aujourd'hui des personnages à grosse fortune qui sont tout sauf un modèle d'excellence, …suivez mon regard.
Au fond, la vraie question que pose cet improbable projet est:
qu'est-ce que je ferais de mes journées si je n'étais plus obligée de travailler?
Depuis que je suis à la retraite, j'ai eu le temps d'y penser, mais même parmi les rentiers de mon âge, certains ne savent pas. Beaucoup d'aînés laissent passer les jour et les occupent avec diverses tâches domestiques, manger — ça occupe beaucoup, ça —, faire des mots croisés, regarder Netflix. Au mieux, ils sont inertes, au pire, ils s'ennuient et attendent le moment de tirer leur révérence.
OK, je fais ici un peu de littérature, le tableau n'est peut-être pas aussi gris, n'empêche, je pose la question. Quelle est votre réponse?
Si c'est «rien», je vous rétorquerai ce que je viens de dire à mon petit-fils de six ans quand il a déclaré que quand il serait grand, il ne voulait pas travailler.
— Rien faire n'existe pas. Personne ne passe toutes ses journées couché sur un canapé à ne pas bouger.
Et ça me rappelle une discussion ancienne. C'était l'époque des premiers projets de RBI, nous discutions avec des amis. Lui, policier, attiré dans cette profession pour plein de raisons rationnelles: sécurité de l'emploi, bonne assurance sociale, bonne retraite. La vocation de policier était en sourdine, chez lui. Elle, secrétaire. Même genre de critères de choix: une offre acceptable; sa vocation profonde encore jamais manifestée. Deux enfants en bas âge.
— Que ferais-tu si tu n'étais plus obligé de travailler?
— Rien. Vacances!
— OK, pendant combien de temps
Je m'attendais à deux ans, cinq ans.
— Six mois!
— OK, et après?
Elle :
— Moi, je mettrais de l'argent de coté pour les enfants.
— Plus besoin, pour eux aussi, l'abondance est assurée.
La discussion a patiné encore un moment puis elle a glissé sur autre chose. Impossible pour eux d'imaginer une vie sans ces contraintes.
La liberté est une patate chaude pour l'humain qui n'est pas prêt à l'accueillir.
Vous me connaissez, maintenant, quand je vois une barrière, je n'ai qu'une envie: la franchir. Alors je vais déjà franchir la mienne. Je vis avec une rente modeste qui me permet de bénéficier d'aides sociales.
— Tout va bien, je n'ai besoin de rien de plus, dit la voix par défaut.
— Quoi !? On s'en fiche de tes besoins, dit la voix vivante, de quoi as-tu ENVIE ?
Ah... Tiens, il y avait longtemps que je ne l'avais pas laissé s'exprimer, celle-là. C'est vrai, de quoi j'ai vraiment envie?
Le projet improbable nous incite à nous (re)connecter avec un rêve qui nous tient à coeur pour ensuite le budgéter et le matérialiser. C'est une bonne idée: moi j'aimerais un bel appartement avec une grande terrasse avec vue à 360° sur le soleil levant et couchant, une chambre d'amis avec salle de bain privative pour accueillir les miens en longue durée, un atelier de créativité et une grande baignoire à bulles dans ma salle de bain. Ah oui, et aussi un sauna.
— Tu rêves petit.
— Ta gueule, j'ai pas fini. Après, je voudrais un revenu mensuel confortable pour pouvoir voyager, louer une maison pour quelques mois sous les tropiques ou à la montagne suivant les saisons, et inviter la famille et les amis.
— C'est tout? Alors ça fait combien en argent, ça?
Pour l'instant, ça fait oxygène dans les cellules et ça fait détente profonde du système nerveux rien qu'à l'idée que tout cela puisse être à portée de main. Et je crois que c'est cela qu'il faut distiller aujourd'hui auprès de mes semblables. Insister que ce n'est pas parce que «ça a toujours été comme ça» que c'est une bonne raison pour que ça continue ou un empêchement à ce que ça change.
La collectivité a la mémoire courte, non, ça n'a pas «toujours été comme ça» et pas partout. Il existe des tribus qui vivent en osmose avec la nature, qui subviennent à leurs besoins de survie sans s'épuiser, qui jouent, qui évoluent et qui vivent harmonieusement.
Alors vous, c'est quoi votre réponse? Vous feriez quoi de votre vie si une abondance illimitée vous était offerte à l'instant?

