Le cap de la première est passé et l'Improbable est toujours vivant. Légèrement moribond, je dois bien l'avouer, mais alors qu'il est sous perfusion et respirateur, dans les laboratoires, on lui prépare de nouveaux organes, de nouvelles jambes et même quelques super-pouvoirs. Encore une première: jusque-là, aucun des précédents projets n'avait soufflé sa première bougie.
Un matin, j'essaye de me connecter au site, il est inaccessible. J'attends les nouvelles, elles tardent à cause du décalage horaire: il y a eu attaque cybernétique. Sept heures plus tard, tout fonctionne à nouveau, aucune donnée n'a été perdue. Je suis franchement impressionnée. On dirait qu'ils font face, les timoniers!
Il y a une autre différence gigantesque avec tout ce que j'ai déjà vécu: d'abord, un concepteur éclairé, généreux, sincère. Il est toujours là, toujours aussi enthousiaste et reconnaissant de nous voir participer à réaliser ce rêve collectif qui l'anime depuis plus d'un demi-siècle. Il y a quelque chose de rassurant à voir une eau claire jaillir de la source. Cela ne protège ni des tempêtes ni des cailloux, mais toute la rivière en porte la mémoire. Et puis aussi Kate et Kriss, qui partagent et matérialisent les mêmes valeurs et qui sont demandeuses de l'avis de la communauté, qu'elles écoutent et considèrent. De ce fait, une marée d'idées remontent jusqu'aux concepteurs. Beaucoup sont farfelues, certaines franchement mauvaises, mais quelques pépites émergent et trouvent leur place.
Parmi les membres passionnées, certains sortent du lot régulièrement. Ainsi Ama, une Africaine passionnée de la première heure, elle aussi affligée d'une Korrigane collante, et qui grimpe les marches lentement mais sûrement. Elle rayonne au sommet de son réseau. Il y a les aussi les cerveaux. Ceux qui décortiquent l'algorithme et qui en trouvent les failles. Ils doivent parfois insister pour se faire entendre, parce qu'on ne voit tout de suite de quoi ils parlent, et quand on les écoute, on crie au génie.
J'assiste à la création d'une communauté ...oserais-je dire idéale? En tous cas, on va déjà bien plus loin que tout ce qu'on a connu jusqu'à maintenant. Je crois que je commence à comprendre pourquoi elle insiste tant, la petite fée.
Après la version 1.0 du smart contrat qui n'a pas fait long feu et la version 2.0 actuelle qui promet mais qui comporte encore quelques lacunes, on nous annonce la version 3.0 qui va péter la baraque.
Les feux d'artifice marketing, les drapeaux qui flottent au vent et les promesses de lendemains radieux me donnent de l'urticaire et je sais que je ne suis pas la seule. Je fais mon St Thomas, je pavoiserai quand ça marchera du feu de Dieu et je glisse mon opinion diplomatiquement auprès de Kriss qui est plutôt d'accord avec moi. Encore une surprise de taille et un de mes vieux préjugés qui tombe: je découvre une Américaine qui écoute, vraiment, qui entend qu'une autre culture ne réagit pas comme un public de Tony Robbins et qui cherche à s'y adapter plutôt qu'à lui expliquer pourquoi elle devrait penser autrement. Je me dis que décidément, l'équipe qui tient la barre de ce navire et une fine équipe et les aime.
Refaire un smart contrat, réécrire le CLUF (Contrat de Licence d'Utilisateur Final), déménager le site sur le web3, tester, régler, corriger et détester prend du temps. Pendant ce temps, je perçois les changements dans le discours. Moins de réjouissances inaccessibles, plus de faits rationnels. Moins de prêt-à-penser, plus de souveraineté individuelle.
En francophonie, l'attente nous donne le temps de nous découvrir. Peu à peu, les personnes de même vibration tissent des liens et des écarts naturels se créent entre les groupes qui font qu'il y a de moins en moins de frottements. «Ensemble» ne signifie pas «tous pareils». Dès lors qu'on est clair avec qui on est et ce qu'on veut, les choses s'alignent d'elles-mêmes et c'est de plus en plus léger et de plus en plus créatif.
Dans nos réunions zoom, nous n'avons plus d'invités depuis des semaines. Nous avons essayé toutes les chansons du répertoire, l'auditoire reste sourd. Mais je ne suis pas la seule pas la seule à être poursuivie par l'idée qui insiste, vous savez, la petite Korrigane sur l'épaule qui ne lâche pas l'affaire! Nous avons tous la même. Alors nous alimentons cette intuition tenace qu'un monde plus coopératif est possible et que le Projet Improbable pourrait en être un levier contributeur.
Moi, ça me fait du bien de ne pas être la seule tapée avec cette vision. Ils sont beaux, mes copains du réseau, ils sont lumineux. Et rien que pour ça, ça vaut la peine de continuer. Oh, je ne me fatigue plus à parler de la mécanique du projet, c'est bon, j'ai compris, ça n'intéresse personne. Je me dis que «le monde n'est pas prêt» et je trouve un peu arrogant, mais bon, quelle autre explication? — «un projet foireux», oui, je sais, mais non, pour cela, l'enquête n'est pas encore terminée et le jury est loin d'en délibérer.
En attendant la version 3.0, je réfléchis à comment je pourrais parler autrement du Projet Improbable...

