Le paradis TERRESTRE... Si on s'y mettait ?

lundi 15 juin 2026

Une pyramide de Ponzi-Madoff


Une jolie relation s'est établie entre Kriss et moi. Nous partageons vraiment la même vision d'une utopie à portée de main. Ce qui me nourrit particulièrement dans ce projet, c'est la qualité des relations humaines. Est-ce parce que l'évolution personnelle est très à la mode? Je n'en sais rien, toujours est-il qu'il y a un niveau de communication élevé et surtout, du respect, de la reconnaissance et de la gentillesse. Franchement, ça fait du bien.

Le site devient beau. Mes dessins trouvent leur place, ils plaisent; je ne vais pas prétendre que cela me laisse indifférente.

Le Projet Improbable s'est constitué en club privé, à la fois pour préserver une éthique proche de l'humain et pour rester dans un cadre légal clair. La jurisprudence internationale reconnaît que des individus libres peuvent conclure entre eux les contrats qu'ils souhaitent. Dans notre cas, le contrat est un smart contrat sur la blockchain. Chaque fois que je fais un don, je le fais à une personne bien précise qui a elle aussi accepté les règles du club. — C'est pour ça aussi qu'il reste mystérieux en public. 

Pourtant, malgré cela, une accusation revient sans cesse :

— C'est une pyramide de Ponzi.

— C'est une arnaque à la Madoff.

Tout est mélangé.

À force d'entendre à chaque fois une définition différente de ces différentes appellations, je décide de faire mon enquête personnelle.  Je découvre alors que «Ponzi» et «pyramide» sont deux choses différentes. Dans un Ponzi, l'argent est centralisé entre les mains d'un opérateur qui redistribue les gains. Ici, il n'y a pas de caisse centrale. Les dons circulent directement de personne à personne via la blockchain. 

Dans une pyramide, l'argent remonte vers le sommet. Ici, il circule vers les derniers arrivants. Ce n'est pas non plus un MLM puisqu'il n'y a rien à vendre, ni du crowdfunding puisque l'on ne finance pas un projet unique mais les projets personnels de milliers de personnes.

Bref, nous avons beau l'expliquer calmement dans nos présentations en précisant que ce système est nouveau et jamais vu, l'auditoire continue souvent à nous regarder de travers. Le PI (Projet Improbable) ne rentre dans aucune case, il semblerait qu'il faille la créer.

Ensuite, il y a les arguments pour rejeter l'idée, «Je n'ai pas le temps. Je ne connais personne à qui en parler. Je n'ai pas l'argent» — euh.... Justement! 😳! —, ou mon préféré : «Je vais réfléchir» alors que tout son corps transpire déjà un non massif.

Ce qui me fascine le plus, je crois, c'est la réaction des humains face à ce quelque chose de nouveau et, par-dessus tout, le manque de curiosité de la plupart pour simplement y venir voir de plus près. «Non, je n'ai pas envie de venir voir ce qui te passionne autant, je connais déjà...» — Ah bon? Comment?

C'est comme ça, je dois accepter. Je prends note: la curiosité ne semble pas être une ressource uniformément distribuée chez l'être humain sur Terre et puis voilà! 

Mais ce n'est pas seulement un manque de curiosité, je crois. Dans les réticences, je vois aussi des peurs. La peur de perdre de l'argent, de perdre la face en cas d'échec, la peur du changement. — Grosse peur, celle-là. Notre cerveau est programmé pour nous maintenir en sécurité et le changement c'est toujours l'insécurité. Alors on freine.

Il y a aussi une autre peur que je reconnais très bien puisque je la trimballe moi-même: la peur de recevoir. En abondance. En surabondance. De façon illimitée !!!

Quoi? Moi? Des millions sans travailler? Inconcevable.

Bref, je me suis embarquée dans une improbabilité de taille; comme d'habitude, je ne fais pas les choses à moitié. 

Je reste convaincue que nous vivons une époque de changements dont nous ne mesurons pas encore l'ampleur. Grâce à la technologie, des possibilités inimaginables il y a encore peu voient le jour à une vitesse folle. Dans dix ans, nous serons entourés de robots de toutes sortes et les robots aspirateurs d'aujourd'hui nous paraîtront aussi primitifs qu'un téléphone à cadran. Il existe déjà des dizaines de milliers de robots humanoïdes dans les entrepôts d'Amazon. Le monde change à une vitesse exponentielle, tandis que certains résistent encore au smartphone et pour tout dire, je les admire. La geek que je suis en est incapable! Donnez-moi une Mastercard Gold illimitée chez Chanel, je ressors au bout de dix minutes, donnez-moi la même chez Apple et je fais monter leurs actions. C'est sans doute aussi cette composante-là qui me passionne: le potentiel de créativité de la blockchain et de la DAO. Voilà qui fera l'objet d'un article entier de cette chronique.

Pendant ce temps, le Projet Improbable devient si improbable que je me retrouve en mode stress. Je tourne en rond, je m'énerve, je me crispe, je forme des attentes et mon niveau de joie chute brutalement.

— Ah non! Pas de ça!

Je me prends par la main et je vais marcher, histoire de me changer les idées. Pendant que je savoure la belle journée et l'odeur suave du chèvrefeuille en fleurs, j'en profite pour une petite conversation tranquille avec moi-même.

— Écoute, si ça t'énerve autant, tu lâches tout, et puis c'est tout.

— ...

— Non ?

— Ss... si. Oui mais non. Il est quand même très cool, ce projet. Et c'est justement parce qu'il est foldinguo qu'il me plaît autant.

C'est alors que je sens revenir la présence familière de l'idée insistante — j'en ai déjà parlé? — qui me souffle à l'oreille :

— Ben oui, mais tu le prends beaucoup trop au sérieux.

— C'est vrai.

Comme je ne sais toujours pas pourquoi cette idée persiste à insister, je respire un bon coup et décide de lâcher les attentes. Je vais continuer encore un peu.

Juste pour voir où tout cela va nous amener.


Pour le savoir...


dimanche 14 juin 2026

Entre transat et machette

 

Depuis quelques semaines, l'énergie féminine s'est invitée chez les nautoniers. Kriss et Kate prennent organiquement une place plus prépondérante au pilotage du navire et c'est en train de changer sérieusement la donne.

Il est devenu de plus en plus difficile de parler du Projet Improbable. Les arnaques répétées ont rendu les gens méfiants, même ce qui paraît familier devient suspect dès qu'il passe par Internet ou une méthode nouvelle. C'est frustrant. Je me fais même traiter de «reine des plans foireux» par un proche. Il a assisté à une présentation détaillée mais ne s'est apparemment pas débarrassé de ses a priori.

Je suis refroidie et pendant quelque temps, j'oublie l'histoire.

Le système ralentit partout dans le monde. À l'usage, il présente encore des failles que les leaders rectifient. Quand ils nous les annoncent, c'est la jubilation: cette fois, ça va décoller, vous allez voir, cette fois, ça va tout changer. De fait, les modifications sont de vraies améliorations, mais à chaque fois aussi.... les humains. Ils ont de la peine à concevoir qu'il s'agisse de la lente élaboration d'un système novateur et on n'a jamais vu une quelconque réalisation réussir du premier coup. Le collectif ne sait pas accorder de deuxième chance. 

C'est usant. Je commence à penser que je vais tranquillement retourner sur mon transat de retraitée libre et insouciante.

Mais cette foutue idée qui insiste...

C'est alors que les filles à la barre font pivoter le projet. Elles éliminent une bonne partie du vocabulaire marketing, des slogans et de l'esthétique MLM. Elles remplacent les promesses mirobolantes par un discours plus simple, plus humain, plus universel. On ne parle plus de certitudes, on parle de potentiels. Le site est entièrement repensé, c'est un énorme chantier qui était nécessaire à mes yeux d'esthète invétérée.

J'aime bien comment ce projet est en train de s'enraciner.

Entre-temps, Fred découvre notre présentation et en parle partout. Ça remonte aux oreilles de Kriss qui veut la voir. On se parle sur zoom un soir et comme notre présentation est prévue trente minutes plus tard, elle et Kathy y participent. Elles ne comprennent pas un mot de français, mais elles adorent mes visuels. Kriss dit que c'est exactement ce qu'elle cherche  pour le site officiel.

Le lendemain, nous avons elle et moi une longue discussion où j'apprends à mieux la connaître. Décidément, j'aime beaucoup cette femme. Elle me demande si je serais prête à participer au rebranding. La proposition est tentante et en même temps, j'ai très envie de dire non. Ce sont mes créations, j'ai déjà beaucoup travaillé gratuitement dans ma vie, désormais, je veux être payée à une juste valeur. Kriss m'assure que je serai compensée, mais que pour l'instant, il n'y a pas de budget. Elle travaille elle aussi de façon bénévole pour le moment. 

Je prends le temps de réfléchir et je caresse l'éventualité tout à fait probable que l'Improbable Projet ne décolle jamais. Et puis l'insistance de l'autre, là, me fait tomber de mon transat dans lequel je m'ennuyais déjà.

Je fais une proposition aux concepteurs: j'articule mon tarif horaire et je dis que je compterai mes heures. J'établis la facture et s'ils peuvent tout payer un jour, parfait. Si ils peuvent en payer une partie, parfait aussi et si ils ne peuvent rien payer du tout, ce sera également parfait.   

Étrangement, tout le monde semble ravi de cet arrangement. Moi, parce qu'au fond, je m'amuse et voir mes œuvres prendre vie ailleurs que sur mon site personnel me chante. Je m'amuse, malgré les creux de vague. Malgré le facteur humain, malgré les doutes. Et ça, c'est mon étalon. Le jour où je ne m'amuse plus, retour au transat. 

N'est-ce pas précisément l'esprit du Projet? Des pionniers qui avancent dans la jungle à coups de machette? Et pour la facture, on verra plus tard.

Et voilà le lutin joyeux qui revient s'installer sur mon épaule.


La suite, c'est par ici



samedi 13 juin 2026

Crise d'adolescence

Trois mois que je participe à cet Improbable et ma foi, ça se passe plutôt bien, mon compte se remplit d'une somme déjà rondelette. 

Cela dit, nous ne sommes pas chez les Bisounours. Le monde parfait où tout le monde s'entend bien n'est pas encore arrivé. Lors d'une soirée de présentation, un invité s'énerve et déclare que «c'est une pyramide». Le présentateur tente d'expliquer pourquoi non. Plus il explique, plus l'autre s'énerve. Ça tourne rapidement au concours de mauvaise foi. Finalement, le présentateur lui coupe le micro et le monsieur quitte la salle.

Lourd.

Pas du tout envie de vivre les choses comme ça. Heureusement, je n'avais invité personne ce soir-là. 

Véro, si. Le lendemain, la personne l'appelle, inquiète et l'alerte qu'elle est manifestement tombée dans une secte et qu'il faut qu'elle en sorte au plus vite. J'avoue qu'à sa place, j'aurais probablement pensé la même chose. 

À partir de là, on constate que ça devient compliqué d'inviter du monde, d'autant que ce présentateur est l'un des derniers que nous recommandions encore. Les autres ne sont pas franchement pas en phase avec qui nous sommes. Malgré toute leurs bonnes volontés, l'un se perd dans des explications interminables accompagnées de diapositives hideuses, l'autre répond interminablement à côté des questions, le troisième noie l'auditoire sous un coaching fumeux et un bagout de camelot d'un autre âge.

Véro et moi finissons donc par appliquer le vieil adage qu'on n'est jamais si bien servi que par soi-même: nous allons créer notre propre présentation, de la façon dont on aimerait qu'on nous présente le projet. Et tout d'abord, je vais me régaler à créer de belles diapositives.

Quelques heures de travail plus tard, nous faisons un premier essai entre nous en improvisant notre speech sur les images.

Catastrophe! Ni Véro ni moi ne sommes de grandes oratrices. Nous décidons alors d'écrire un texte précis, soigneusement pesé, avec des mots choisis pour ne pas faire fuir les gens au bout de trente secondes. Et puisque nous avons le texte... pourquoi ne pas l'enregistrer ?

C'est ainsi que je découvre, à ma grande surprise, que je sais faire des vidéos.

Pendant ce temps, le Projet Improbable traverse une crise d'adolescence. L'algorithme présente quelques failles et le PDFH s'y engouffre avec l'enthousiasme qu'on lui connaît. Certains retirent leur argent trop tôt pour financer un projet personnel, d'autres se précipitent pour grappiller quelques bonus. Bref, la mécanique commence à tousser.

Les concepteurs réagissent et modifient le smart contrat pour encourager les gens à jouer davantage collectif. Pendant que les ajustements se mettent en place, l'ambiance se tend. Les discussions chauffent sur WhatsApp, quelques comportements laissent à désirer.

— Voilà, c'est foutu, me dis-je. Encore une fois, l'humain va réussir à faire couler le bateau.

Et pourtant... Je m'attendais à voir les conflits partir en cacahuète dans le dos des gens, comme d'habitude. Au lieu de cela, les personnes concernées s'expliquent publiquement. Calmement, elles se parlent, elles finissent même par trouver un accord. Ça n'empêche pas les commentaires en aparté, mais tout de même... je reste bouche bée.

Ah mais voilà un vrai progrès ! On avance, les humains. Lentement, mais on avance!

Un nouvel outil censé accélérer fortement le système est ensuite lancé. Beaucoup l'attendent comme le remède miracle. Personnellement, je reste sceptique. Cette plateforme avance au rythme des personnes qui la rejoignent. On peut améliorer le moteur, mais on ne peut pas fabriquer artificiellement des participants.

L'outil se révèle décevant. Les attentes étaient trop élevées, des promesses ont été faites qui n'auraient pas dû l'être.

Après un démarrage turbo, c'est un sérieux coup de frein et en peu de temps, ceux qui espéraient des rentrées d'argent rapides partent explorer d'autres opportunités, plus rapides, plus rentables, plus extraordinaires. C'est toujours et encore le troupeau de mouton qui suit le premier. Je suis chagrinée de les voir quitter le navire, je trouve qu'on pourrait lui donner une seconde chance, non?

On me présente ces nouveaux systèmes. J'écoute. J'observe. Quelque chose me retient. Au cours de mes recherches je tombe sur un analyste financier qui décortique un Ponzi avéré. Sans agressivité, sans jugement, simplement avec méthode. Il démonte les promesses une à une.

Il déclare qu'un rendement de 80% sur deux ans n'existe pas dans le monde réel. Même les investissements risqués visent plutôt des rendements annuels de l'ordre de 8 à 10%. Et lorsqu'on privilégie la sécurité, on parle davantage de quelques pourcents.

Cette fois, l'information fait mouche. Je la grave quelque part dans le marbre de mon cerveau.

Alors... qu'est-ce que je fais? J'abandonne, je joue au mouton?

Non. L'idée persiste à insister. Avec quelques têtus comme moi, on va continuer encore un peu, parce que les concepteurs sont au taquet et que tout n'est pas encore joué, il me semble.


Chapitre suivant 





vendredi 12 juin 2026

Le doigt dans l'engrenage

  

 
Dès que quelque chose me passionne, j'ai tendance à devenir monomaniaque. Je participe aux réunions, j'écoute les présentations, je pose des questions. J'ai envie de comprendre.

Une bonne décennie a passé depuis la chute lamentable du génial concepteur parti avec la caisse. Je ne me souviens plus exactement de son système, mais quelque chose me paraît familier. Comme si le meilleur de son idée avait survécu et trouvé un nouveau terrain pour pousser.

On a compris ici une chose essentielle: dans ce genre de projet, l'argent ne peut pas simplement disparaître vers le sommet. La base a besoin de voir que ça fonctionne. Pas dans six mois, pas dans deux ans. Maintenant.

En explorant davantage, je découvre aussi le concepteur du Projet Improbable. Un vieux routier du marketing relationnel. Des décennies d'expérience, plusieurs réussites à son actif et toujours le même rêve: créer un système où les gagnants ne seraient pas toujours les mêmes et où chacun aurait sa chance.

Au détour d'une présentation, il mentionne un ancien projet. Je sursaute. Je connais ce nom!

Je l'avais déjà croisé des années auparavant, j'avais même envisagé de m'y intéresser avant qu'il ne disparaisse de mon radar.

Toujours cette idée qui insiste...

Le projet avait échoué à cause... des cartes de crédit. Quand certaines sociétés ont vu passer les transactions, elles ont simplement fermé le robinet. 
 
Et là, petite révélation. Mon argent à la banque n'est pas aussi libre que je l'imaginais. Tant que tout va bien, personne ne s'en aperçoit. Mais le jour où quelqu'un décide que telle ou telle transaction ne lui plaît pas, les règles changent très vite. J'ai aujourd'hui le sentiment que mon argent est kidnappé et que je ne peux le retirer que si je verse une rançon.

...et toujours le PDFH* qui l'enraye.

Heureusement, le concepteur n'a pas abandonné. Quand la blockchain est arrivée, il a ressorti son idée du tiroir, l'a améliorée et lui a offert une nouvelle chance.

J'aime bien ce bonhomme. Passé quatre-vingts ans, il pétille encore comme un gamin devant son invention. Son enthousiasme est contagieux. Autour de lui, une équipe de convaincus; autour de Véro et moi, quelques autres rêveurs qui décident eux aussi de tenter l'aventure. 

Les dons commencent à circuler, une petite communauté se forme, les gens s'entraident, on rigole bien. L'équipe francophone comprend quelques leaders bien virils du genre Tony Robbins et pour tout dire, pas vraiment ma tasse de thé mais c'est pas grave. 

J'ai le sentiment que pour la première fois, ça pourrait peut-être fonctionner.

Peut-être...

*Putain de facteur humain



La suite...
 

 



jeudi 11 juin 2026

L'idée qui insiste


Le téléphone sonne, le numéro s'affiche, c'est Véro! Combien de temps qu'on ne s'est pas parlé? Quel plaisir de la retrouver! 

Dans toutes nos expériences, même les plus éprouvantes, il y a toujours un cadeau; dans mes projets improbables, ce furent les rencontres. Des belles personnes, lumineuses, rayonnantes, marrantes. Véro est de celles-là. 

Elle me parle d'un projet participatif. Encore un. Pendant qu'elle m'en fait la description, je pense en soupirant : «Tu n'en as pas marre, Véro? On a essayé, c'est mort: les gens ne voient pas ce qu'on voit, laissons tomber une bonne fois».

— Écoute, je m'en voudrais de ne pas t'en parler après tout ce qu'on a déjà vécu ensemble. Celui-là a quelque chose de différent. Fais comme tu veux, mais moi, je le sens bien et j'aurai fait ma part en t'en parlant.

C'est là que Madame FOMO se pointe, Fear Of Missing Out. En français: la trouille de passer à côté d'un bon plan. Pour en savoir plus, il s'agit d'assister à une réunion Zoom et FOMO me pousse à le faire, histoire de ne pas mourir idiote. 

Mais je traîne tellement les pieds que j'oublie le soir prévu. Je me branche à la réunion suivante avec une patience zéro. Je leur laisse dix minutes et si j'entends «opportunité révolutionnaire», JE ME TIRE!

Une petite assemblée écoute le powerpoint habituel, les petits dessins, les tableaux de chiffres, opportunité révolutionnaire (!) et tout le bazar. Lourd. Pourquoi je ne me tire pas? 

Le concept est solide, bien pensé. Particulièrement bien pensé, d'ailleurs. Un seul montant à engager dans un système de circulation de dons et trouver quatre personnes. Les sous, c'est pas un problème, les personnes, si. J'ai épuisé ma crédibilité auprès de mes proches, je n'imagine même pas articuler le premier argument d'un nouveau projet du genre sans risquer le lancer de tomates.

Non, désolée, Véro, mais ça va être non. 

Pourtant, je reste scotchée. On en est à dix minutes d'une présentation qui me soule sévèrement, mais qu'est-ce donc qui m'aimante à ce point?

Les gens. Quand le présentateur parle de solidarité et d'entraide, pour la première fois, ça sonne vrai. 

Et puis il y a cette idée qui insiste. Encore elle.

Qu'est-ce que j'ai à perdre? Et puis une aventure avec Véro a toutes les chances d'être amusante. Après dix minutes, je lui envoie «ça marche!». 

On prend rendez-vous pour que je m'inscrive. L'opération est un peu rock'n'roll. Blockchain, cryptos, wallets, formulaires... mais c'est aussi l'occasion de rencontrer la marraine de Véro qui nous donne un coup de main. Une lumineuse de plus; voilà déjà un bon point.

Le soir, j'ai de la peine à m'endormir, j'ai le cerveau en ébullition. Je suis excitée par le potentiel financier du projet et j'ai toujours cette envie de croire que les humains peuvent se donner la main et réaliser des grandes et belles choses ensemble. Et si cette fois c'était la bonne?

«Faut pas rêver» dit la sale petite voix. Pourquoi? 

Non mais pourquoi ne faut-il pas rêver? De peur d'être déçu que le rêve ne se réalise pas? Mais alors autant mourir tout de suite! Toutes les grandes réalisations ont commencé par un rêve fou et des tentatives foireuses et heureusement qu'on ne s'est pas arrêté au premier échec!

Alors oui, je rêve, et merci Véro de m'avoir apporté celui-là sur un plateau.

Le lendemain, au réveil, j'ai un doute. Me serais-je encore embarquée dans un plan foireux? Ah, Monsieur Doute, ce vieux briseur de rêve qui vient appuyer sur la pédale de frein au moment où la route devient intéressante.

J'ouvre mon ordi, j'ai un mail qui m'annonce la réception d'un premier don. 

…et Monsieur Doute est aimablement prié d'aller se faire voir ailleurs.

L'aventure commence.










 

mardi 9 juin 2026

Genèse


J'avais 35 ans la première fois que j'ai entendu parler du jeu de l'avion. L'idée m'a immédiatement séduite. Huit passagers paient leur siège, puis ils deviennent hôtesses, puis stewards et quand toutes les places sont remplies, l'avion décolle, le pilote touche la cagnotte et chacun avance d'un cran.

Vous avez fait le compte? ...quatorze fois la mise de départ. Sur le papier, c'était brillant. Dans la réalité, beaucoup moins.

C'est mon associé qui m'en avait parlé: il avait acheté deux places à mille francs dans deux avions différents. Sans me consulter. Il venait de perdre les deux, les pilotes étaient partis avec la caisse avant la fin du jeu. Lui trouvait ça drôle. Moi pas. Ça faisait un trou dans la caisse.

Par contre, quelque chose m'avait accrochée. Je voulais comprendre pourquoi une idée aussi séduisante échouait; pourquoi les gens ne jouaient pas le jeu alors que c'était dans l'intérêt de tous?

D'autres projets du genre sont venus à moi par la suite, comme aimantés. J'ai observé. 

Ça commence toujours vachement bien, ce genre d'histoire. Générosité, nouveauté, tous ensemble pour un monde meilleur, franchement, QUI n'est pas séduit par cela?

Et puis arrive le PDFH. Le «Putain De Facteur Humain». Celui qui veut gagner un peu plus que les autres, aller un peu plus vite, être plus malin que le système et le mécanisme s'enraye immanquablement. Aussi parce qu'il n'est pas totalement au point. Quand on innove, ce n'est jamais réussi du premier coup. 

Pourtant, l'idée est tenace. Elle réapparaît sans cesse sous de nouvelles formes. Mieux pensée, plus sophistiquée, plus robuste. Puis elle retombe.

Pourquoi ai-je insisté au fil des ans ? Pas par appât du gain, c'est certain, mais parce qu'au fond, je ne crois pas que l'humain soit égoïste par nature. Je crois qu'il l'est souvent par peur, par manque, par nécessité et j'espère encore que sa nature profonde prenne enfin le dessus.

Après plusieurs capotages — pas trop catastrophiques, je n'ai jamais investi des fortunes — j'ai rencontré un jour la version la plus aboutie du concept.

Le concepteur était un véritable génie. Il avait trouvé le moyen de rendre le système légal, international et accessible par Internet. Le projet grandissait à une vitesse folle. Des milliers de personnes y participaient dans une vingtaine de pays.

Je me souviens spécialement de l'Afrique où l'enthousiasme et l'espoir galopaient. Cette impression que quelque chose de beau était en train de naître dans un endroit nécessiteux et nous y étions pour quelque chose. C'était magnifique.

Quand il est parti avec la caisse, le concepteur éclairé, je n'étais pas très étonnée. Derrière le brillant inventeur, j'avais d'emblée perçu un enfant blessé. Il était aujourd'hui un homme qui recevait enfin la reconnaissance qu'il avait cherchée toute sa vie, mais hélas, ce ne fut pas guérisseur.

Il avait le génie de l'invention, pas celui de la gestion.

Nous, les participants, lui avions confié les clés du royaume sans vérifier grand-chose. Nous voulions croire qu'un monde de Bisounours était possible. L'échec fut cuisant ...et terriblement humain.

Après ça, bien écoeurée, j'ai rangé le dossier «abondance pour tous» dans le tiroir des grandes illusions, à côté de la paix dans le monde, les régimes qui commencent lundi et les hommes qui lisent les instructions avant de monter un meuble Ikea.

J'avais fait mon deuil, alors le jour où une copine m'a demandé : «Tu penses quoi de ce nouveau projet en cryptomonnaies qui génère de la richesse pour tout le monde» ?, je suis allée voir en soupirant. Je me suis dit qu'à moins que quelqu'un ait eu l'idée de reproduire le fameux système sur la blockchain, il n'y avait aucune chance que ça fonctionne. 

Quoi !? Etais-je en train de rêver? Je retrouvai un clone du projet du génial concepteur, était-ce lui qui avait remis la sauce? Non, c'était un jeune Russe. L'idée insistait vraiment. Depuis les premiers avions, elle traversait les décennies, échouait entre les mains d'un compatriote pour renaître entre celle d'un voisin d'un autre continent. 

Là, la technologie court-circuitait le facteur humain, tu parles si j'ai replongé! Mais il y avait encore des défaillances, et cette fois, c'étaient celles d'une technologie encore immature, un environnement instable, des frais de transactions qui ont explosé... Encore un pétard mouillé.

Non, cette fois, c'est sûr, c'était la dernière, on ne m'y reprendrait pas !