Une jolie relation s'est établie entre Kriss et moi. Nous partageons vraiment la même vision d'une utopie à portée de main. Ce qui me nourrit particulièrement dans ce projet, c'est la qualité des relations humaines. Est-ce parce que l'évolution personnelle est très à la mode? Je n'en sais rien, toujours est-il qu'il y a un niveau de communication élevé et surtout, du respect, de la reconnaissance et de la gentillesse. Franchement, ça fait du bien.
Le site devient beau. Mes dessins trouvent leur place, ils plaisent; je ne vais pas prétendre que cela me laisse indifférente.
Le Projet Improbable s'est constitué en club privé, à la fois pour préserver une éthique proche de l'humain et pour rester dans un cadre légal clair. La jurisprudence internationale reconnaît que des individus libres peuvent conclure entre eux les contrats qu'ils souhaitent. Dans notre cas, le contrat est un smart contrat sur la blockchain. Chaque fois que je fais un don, je le fais à une personne bien précise qui a elle aussi accepté les règles du club. — C'est pour ça aussi qu'il reste mystérieux en public.
Pourtant, malgré cela, une accusation revient sans cesse :
— C'est une pyramide de Ponzi.
— C'est une arnaque à la Madoff.
Tout est mélangé.
À force d'entendre à chaque fois une définition différente de ces différentes appellations, je décide de faire mon enquête personnelle. Je découvre alors que «Ponzi» et «pyramide» sont deux choses différentes. Dans un Ponzi, l'argent est centralisé entre les mains d'un opérateur qui redistribue les gains. Ici, il n'y a pas de caisse centrale. Les dons circulent directement de personne à personne via la blockchain.
Dans une pyramide, l'argent remonte vers le sommet. Ici, il circule vers les derniers arrivants. Ce n'est pas non plus un MLM puisqu'il n'y a rien à vendre, ni du crowdfunding puisque l'on ne finance pas un projet unique mais les projets personnels de milliers de personnes.
Bref, nous avons beau l'expliquer calmement dans nos présentations en précisant que ce système est nouveau et jamais vu, l'auditoire continue souvent à nous regarder de travers. Le PI (Projet Improbable) ne rentre dans aucune case, il semblerait qu'il faille la créer.
Ensuite, il y a les arguments pour rejeter l'idée, «Je n'ai pas le temps. Je ne connais personne à qui en parler. Je n'ai pas l'argent» — euh.... Justement! 😳! —, ou mon préféré : «Je vais réfléchir» alors que tout son corps transpire déjà un non massif.
Ce qui me fascine le plus, je crois, c'est la réaction des humains face à ce quelque chose de nouveau et, par-dessus tout, le manque de curiosité de la plupart pour simplement y venir voir de plus près. «Non, je n'ai pas envie de venir voir ce qui te passionne autant, je connais déjà...» — Ah bon? Comment?
C'est comme ça, je dois accepter. Je prends note: la curiosité ne semble pas être une ressource uniformément distribuée chez l'être humain sur Terre et puis voilà!
Mais ce n'est pas seulement un manque de curiosité, je crois. Dans les réticences, je vois aussi des peurs. La peur de perdre de l'argent, de perdre la face en cas d'échec, la peur du changement. — Grosse peur, celle-là. Notre cerveau est programmé pour nous maintenir en sécurité et le changement c'est toujours l'insécurité. Alors on freine.
Il y a aussi une autre peur que je reconnais très bien puisque je la trimballe moi-même: la peur de recevoir. En abondance. En surabondance. De façon illimitée !!!
Quoi? Moi? Des millions sans travailler? Inconcevable.
Bref, je me suis embarquée dans une improbabilité de taille; comme d'habitude, je ne fais pas les choses à moitié.
Je reste convaincue que nous vivons une époque de changements dont nous ne mesurons pas encore l'ampleur. Grâce à la technologie, des possibilités inimaginables il y a encore peu voient le jour à une vitesse folle. Dans dix ans, nous serons entourés de robots de toutes sortes et les robots aspirateurs d'aujourd'hui nous paraîtront aussi primitifs qu'un téléphone à cadran. Il existe déjà des dizaines de milliers de robots humanoïdes dans les entrepôts d'Amazon. Le monde change à une vitesse exponentielle, tandis que certains résistent encore au smartphone et pour tout dire, je les admire. La geek que je suis en est incapable! Donnez-moi une Mastercard Gold illimitée chez Chanel, je ressors au bout de dix minutes, donnez-moi la même chez Apple et je fais monter leurs actions. C'est sans doute aussi cette composante-là qui me passionne: le potentiel de créativité de la blockchain et de la DAO. Voilà qui fera l'objet d'un article entier de cette chronique.
Pendant ce temps, le Projet Improbable devient si improbable que je me retrouve en mode stress. Je tourne en rond, je m'énerve, je me crispe, je forme des attentes et mon niveau de joie chute brutalement.
— Ah non! Pas de ça!
Je me prends par la main et je vais marcher, histoire de me changer les idées. Pendant que je savoure la belle journée et l'odeur suave du chèvrefeuille en fleurs, j'en profite pour une petite conversation tranquille avec moi-même.
— Écoute, si ça t'énerve autant, tu lâches tout, et puis c'est tout.
— ...
— Non ?
— Ss... si. Oui mais non. Il est quand même très cool, ce projet. Et c'est justement parce qu'il est foldinguo qu'il me plaît autant.
C'est alors que je sens revenir la présence familière de l'idée insistante — j'en ai déjà parlé? — qui me souffle à l'oreille :
— Ben oui, mais tu le prends beaucoup trop au sérieux.
— C'est vrai.
Comme je ne sais toujours pas pourquoi cette idée persiste à insister, je respire un bon coup et décide de lâcher les attentes. Je vais continuer encore un peu.
Juste pour voir où tout cela va nous amener.

