Depuis quelques semaines, l'énergie féminine s'est invitée chez les nautoniers. Kriss et Kate prennent organiquement une place plus prépondérante au pilotage du navire et c'est en train de changer sérieusement la donne.
Il est devenu de plus en plus difficile de parler du Projet Improbable. Les arnaques répétées ont rendu les gens méfiants, même ce qui paraît familier devient suspect dès qu'il passe par Internet ou une méthode nouvelle. C'est frustrant. Je me fais même traiter de «reine des plans foireux» par un proche. Il a assisté à une présentation détaillée mais ne s'est apparemment pas débarrassé de ses a priori.
Je suis refroidie et pendant quelque temps, j'oublie l'histoire.
Le système ralentit partout dans le monde. À l'usage, il présente encore des failles que les leaders rectifient. Quand ils nous les annoncent, c'est la jubilation: cette fois, ça va décoller, vous allez voir, cette fois, ça va tout changer. De fait, les modifications sont de vraies améliorations, mais à chaque fois aussi.... les humains. Ils ont de la peine à concevoir qu'il s'agisse de la lente élaboration d'un système novateur et on n'a jamais vu une quelconque réalisation réussir du premier coup. Le collectif ne sait pas accorder de deuxième chance.
C'est usant. Je commence à penser que je vais tranquillement retourner sur mon transat de retraitée libre et insouciante.
Mais cette foutue idée qui insiste...
C'est alors que les filles à la barre font pivoter le projet. Elles éliminent une bonne partie du vocabulaire marketing, des slogans et de l'esthétique MLM. Elles remplacent les promesses mirobolantes par un discours plus simple, plus humain, plus universel. On ne parle plus de certitudes, on parle de potentiels. Le site est entièrement repensé, c'est un énorme chantier qui était nécessaire à mes yeux d'esthète invétérée.
J'aime bien comment ce projet est en train de s'enraciner.
Entre-temps, Fred découvre notre présentation et en parle partout. Ça remonte aux oreilles de Kriss qui veut la voir. On se parle sur zoom un soir et comme notre présentation est prévue trente minutes plus tard, elle et Kathy y participent. Elles ne comprennent pas un mot de français, mais elles adorent mes visuels. Kriss dit que c'est exactement ce qu'elle cherche pour le site officiel.
Le lendemain, nous avons elle et moi une longue discussion où j'apprends à mieux la connaître. Décidément, j'aime beaucoup cette femme. Elle me demande si je serais prête à participer au rebranding. La proposition est tentante et en même temps, j'ai très envie de dire non. Ce sont mes créations, j'ai déjà beaucoup travaillé gratuitement dans ma vie, désormais, je veux être payée à une juste valeur. Kriss m'assure que je serai compensée, mais que pour l'instant, il n'y a pas de budget. Elle travaille elle aussi de façon bénévole pour le moment.
Je prends le temps de réfléchir et je caresse l'éventualité tout à fait probable que l'Improbable Projet ne décolle jamais. Et puis l'insistance de l'autre, là, me fait tomber de mon transat dans lequel je m'ennuyais déjà.
Je fais une proposition aux concepteurs: j'articule mon tarif horaire et je dis que je compterai mes heures. J'établis la facture et s'ils peuvent tout payer un jour, parfait. Si ils peuvent en payer une partie, parfait aussi et si ils ne peuvent rien payer du tout, ce sera également parfait.
Étrangement, tout le monde semble ravi de cet arrangement. Moi, parce qu'au fond, je m'amuse et voir mes œuvres prendre vie ailleurs que sur mon site personnel me chante. Je m'amuse, malgré les creux de vague. Malgré le facteur humain, malgré les doutes. Et ça, c'est mon étalon. Le jour où je ne m'amuse plus, retour au transat.
N'est-ce pas précisément l'esprit du Projet? Des pionniers qui avancent dans la jungle à coups de machette? Et pour la facture, on verra plus tard.
Et voilà le lutin joyeux qui revient s'installer sur mon épaule.
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