Le paradis TERRESTRE... Si on s'y mettait ?

mardi 9 juin 2026

Genèse


J'avais 35 ans la première fois que j'ai entendu parler du jeu de l'avion. L'idée m'a immédiatement séduite. Huit passagers paient leur siège, puis ils deviennent hôtesses, puis stewards et quand toutes les places sont remplies, l'avion décolle, le pilote touche la cagnotte et chacun avance d'un cran.

Vous avez fait le compte? ...quatorze fois la mise de départ. Sur le papier, c'était brillant. Dans la réalité, beaucoup moins.

C'est mon associé qui m'en avait parlé: il avait acheté deux places à mille francs dans deux avions différents. Sans me consulter. Il venait de perdre les deux, les pilotes étaient partis avec la caisse avant la fin du jeu. Lui trouvait ça drôle. Moi pas. Ça faisait un trou dans la caisse.

Par contre, quelque chose m'avait accrochée. Je voulais comprendre pourquoi une idée aussi séduisante échouait; pourquoi les gens ne jouaient pas le jeu alors que c'était dans l'intérêt de tous?

D'autres projets du genre sont venus à moi par la suite, comme aimantés. J'ai observé. 

Ça commence toujours vachement bien, ce genre d'histoire. Générosité, nouveauté, tous ensemble pour un monde meilleur, franchement, QUI n'est pas séduit par cela?

Et puis arrive le PDFH. Le «Putain De Facteur Humain». Celui qui veut gagner un peu plus que les autres, aller un peu plus vite, être plus malin que le système et le mécanisme s'enraye immanquablement. Aussi parce qu'il n'est pas totalement au point. Quand on innove, ce n'est jamais réussi du premier coup. 

Pourtant, l'idée est tenace. Elle réapparaît sans cesse sous de nouvelles formes. Mieux pensée, plus sophistiquée, plus robuste. Puis elle retombe.

Pourquoi ai-je insisté au fil des ans ? Pas par appât du gain, c'est certain, mais parce qu'au fond, je ne crois pas que l'humain soit égoïste par nature. Je crois qu'il l'est souvent par peur, par manque, par nécessité et j'espère encore que sa nature profonde prenne enfin le dessus.

Après plusieurs capotages — pas trop catastrophiques, je n'ai jamais investi des fortunes — j'ai rencontré un jour la version la plus aboutie du concept.

Le concepteur était un véritable génie. Il avait trouvé le moyen de rendre le système légal, international et accessible par Internet. Le projet grandissait à une vitesse folle. Des milliers de personnes y participaient dans une vingtaine de pays.

Je me souviens spécialement de l'Afrique où l'enthousiasme et l'espoir galopaient. Cette impression que quelque chose de beau était en train de naître dans un endroit nécessiteux et nous y étions pour quelque chose. C'était magnifique.

Quand il est parti avec la caisse, le concepteur éclairé, je n'étais pas très étonnée. Derrière le brillant inventeur, j'avais d'emblée perçu un enfant blessé. Il était aujourd'hui un homme qui recevait enfin la reconnaissance qu'il avait cherchée toute sa vie, mais hélas, ce ne fut pas guérisseur.

Il avait le génie de l'invention, pas celui de la gestion.

Nous, les participants, lui avions confié les clés du royaume sans vérifier grand-chose. Nous voulions croire qu'un monde de Bisounours était possible. L'échec fut cuisant ...et terriblement humain.

Après ça, bien écoeurée, j'ai rangé le dossier «abondance pour tous» dans le tiroir des grandes illusions, à côté de la paix dans le monde, les régimes qui commencent lundi et les hommes qui lisent les instructions avant de monter un meuble Ikea.

J'avais fait mon deuil, alors le jour où une copine m'a demandé : «Tu penses quoi de ce nouveau projet en cryptomonnaies qui génère de la richesse pour tout le monde» ?, je suis allée voir en soupirant. Je me suis dit qu'à moins que quelqu'un ait eu l'idée de reproduire le fameux système sur la blockchain, il n'y avait aucune chance que ça fonctionne. 

Quoi !? Etais-je en train de rêver? Je retrouvai un clone du projet du génial concepteur, était-ce lui qui avait remis la sauce? Non, c'était un jeune Russe. L'idée insistait vraiment. Depuis les premiers avions, elle traversait les décennies, échouait entre les mains d'un compatriote pour renaître entre celle d'un voisin d'un autre continent. 

Là, la technologie court-circuitait le facteur humain, tu parles si j'ai replongé! Mais il y avait encore des défaillances, et cette fois, c'étaient celles d'une technologie encore immature, un environnement instable, des frais de transactions qui ont explosé... Encore un pétard mouillé.

Non, cette fois, c'est sûr, c'était la dernière, on ne m'y reprendrait pas !

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