Le paradis TERRESTRE... Si on s'y mettait ?

dimanche 15 juin 2014

…et panne

TU DEVRAIS ÉCRIRE

Trois jours que je me bouscule pour m’y remettre.

Rien à faire.

Je noircis des pages d’analyse à deux balles pour comprendre ce qui me paralyse. Je passe en revue des vieux schémas, des vieux ressorts, des trait de caractère pénalisants, comme la paresse, par exemple. Je suis une feignante notoire, j’adore ne rien faire. Donnez-moi une plage au soleil, un transat et des cocktails fruités, et je ne bouge plus, moi.

Pourtant, l’envie est là. Camouflée derrière des peurs — identifiées et en cours de déblaiement, non identifiées et en cours d’identification — ou repoussée derrière des impératifs alimentaires. En attendant d’encaisser des royalties faramineuses, je dois aller au charbon autrement.

Je ne veux pas laisser moisir ce projet, je me le suis juré. Dans les peurs, il y a celle de renoncer une fois de plus. Je ne voudrais pas mourir en ayant omis de me donner une chance. Et que personne ne vienne me dire que l’heure de ma mort n’a pas encore sonné, car qu’en sait-on ? — Une autre peur à affronter, celle de mourir demain avec ce sentiment de non-accomplissement.

J’ai envie d’écrire, j’ai soif de création, mais quelqu’un est debout sur la pédale des freins.

Tant pis, j’écris au sujet de la panne de l’écrivain.

Et toc!





mercredi 11 juin 2014

Peurs

TU DEVRAIS ÉCRIRE


Il a un enjeu à aller au bout de la création. La peur de s’exposer au jugement des autres, en premier lieu. «Et si ça ne leur plaisait pas?»

Je ne sais pas exactement quand, mais la haute autorité en moi a décidé de prendre cette peur par la main et d’aller jusqu’au bout. Écrire un roman jusqu’au mot «fin». Ça vaudra ce que ça vaudra et ça prendra le temps que ça prendra, mais je publierai un livre. C’est dit.

Après, si le monde n’a pas d’appétit pour lui, tant pis. Je saurai ne pas en faire un échec.

Je crois.

Mais pour l’heure, ce talent qui ne s’exprime pas finira par me flétrir, je sens le danger.

Et puis il y a d’autres peurs, des petites, des grandes, embusquées, enfouies et d’autres plus accessibles, autant d’excellents prétextes pour renoncer, autant de pièges qu’il faudra déjouer.

mardi 10 juin 2014

De la plume à l’enclume

LES CONSULTATIONS DE PATYJI

Ce jeudi, c’est une jeune femme de trente-cinq ans qui vient consulter Patyji. Dans la salle d’attente, elle m’explique qu’il lui arrive une série de coups durs, qu’elle en a marre de cette fatalité qui s’acharne sur elle. Elle voudrait bien savoir pourquoi.

— Grand Patyji très sage, pourquoi est-ce que les tuiles ne cessent de me tomber sur la tête?

— Padawan chérie, voici exactement ce qu’il en est. En fait, au départ, ce n’étaient pas des tuiles mais des plumes d’anges. Assis sur son nuage, ton Ange gardien, dont c’est le job et qui a une bonne vue d’ensemble sur ton chemin de vie, t’envoie un signal d’alarme quand il pense que tu devrais bifurquer. Comme les anges sont des êtres très doux et très bons, la première fois, le tien t’a envoyé une petite plume qu’il a prise dessous son aile, là où c’est le plus doux. Tu ne t’es aperçue de rien et tu as continué ton chemin sans dévier. Tu avançais vite, ce jour-là, tête baissée, happée par tes soucis et tes préoccupations. Ton ange a décidé alors de t’envoyer quelque chose de plus lourd pour attirer ton attention, mais, toujours délicat, il a choisi une noisette. Tu l’as sentie, celle-là, quand elle t’a atteint le crâne et tu t’es dit: «Tiens, une noisette en cette saison?» et puis tu as continué ta route. 

Comme tu ne t’arrêtais toujours pas, ton ange a insisté avec, successivement, un caillou, une tuile et un pot de fleurs. À partir de la tuile, tu as pensé que c’était vraiment pas de chance, ce qui t’arrivait. Le pot de fleurs t’a assomée, rappelle-toi, mais tu n’as toujours pas compris que c’était un appel de l’ange et c’est quand tu as reçu cette enclume que, sur ton lit d’hôpital, ta course enfin arrêtée, tu t’es demandé: «Mais qu’est-ce que c’est que cette enclume qui me tombe dessus?» 

Depuis ce jour, tu te crois victime et tu te demandes pourquoi le sort s’acharne contre toi. Il faut dire que l’enclume t’a fait une méchante bosse qui est douloureuse. Tu trouves des coupables et tout est de la faute des autres. C’est la vie, les parents, l'enfance, le milieu social, le manque de temps ou/et d'argent, ce connard de patron ou cette foutue enclume tombée du ciel on se demande bien comment.

Je te le dis, petite Padawanette, il n’y a pas de victimes. C’est seulement ton ange qui cherche à te parler. Il veut te montrer que tu fais fausse route et que tu peux changer quelque chose à ta vie pour qu’elle s’améliore. Il cherche à te montrer une meilleure voie.

Alors la prochaine fois que tu vois une petite plume danser devant ton nez, considère-là comme un signe de ton ange et accepte la communication avant que ton ange ne soit obligé de te sonner avec une enclume.


Ange via Ana Bozic

samedi 7 juin 2014

Solitude

LES CONSULTATIONS DE PATYJI

Lundi, Patyji reçoit un homme d'un âge certain qui souffre de la solitude. 

— Patyji, grand sage, pourquoi est-ce que je suis si seul?
— L’es-tu vraiment, petit Padawan?
— Patyji, que veux-tu dire?
— Regarde autour de toi, es-tu vraiment seul? N’as-tu aucun voisin, aucune famille, aucun ami? 
— Si, bien sûr, mais je me sens seul quand même.
— C’est autre chose. Se sentir seul n’est pas être seul. J’ai répondu à ta question.

L'homme part un peu dépité, j'encaisse le prix de la consultation. Il me dit: 

— C'est vraiment une consultation à deux balles.

Il revient deux jours plus tard, car il ne se sent pas satisfait de la réponse, et surtout, il se sent toujours aussi seul.

— Patyji, grand sage, pourquoi est-ce que je me sens si seul?
— Petit Padawan de lundi dernier, qu’est-ce que la solitude?
— Patyji, réponds-tu toujours à une question par une autre question?
— Oui, minuscule Padawan, parce que la réponse se trouve dans la bonne question et que tu ne poses pas les bonnes questions. Je vais donc t'aider. Ta bonne question est: quel est au juste ce sentiment que je ressens?
— Et la réponse?
— C’est à toi de me la donner.
— Tu es dur Patyji, je viens chercher des réponses, pas des questions.
— Oui, mais les réponses sont en toi. J'ai répondu à ta question.

L'homme paye la consultation avec un peu moins de mauvaise grâce, mais il n'est toujours pas satisfait. Il revient vendredi.

— Patijy, ô pas tellement grand sage, je sais pourquoi je me sens seul, c'est parce que personne ne vient me voir.
— Personne? Vraiment? Il me semble que ton fils vient te voir une fois par semaine, ta voisine vient souvent frapper à ta porte et une infirmière vient te donner des soins.

Patijy a des dons de voyance étonnants et on ne peut pas lui mentir. Il lit dans votre âme.

— Oui, mais à part eux, personne; et eux, ils n’ont jamais le temps de rester et de parler.
— De parler de quoi?
— Je ne sais pas, de tout, de moi.
— Te sentirais-tu moins seul si tu pouvais parler de toi?
— Oui.
— Pourquoi ne vas-tu pas consulter un psy? 
— Tu te moques de moi, Patyji.
— Non, mon cher Padawan, je veux te faire comprendre quel est exactement le sentiment que tu ressens. C’est du vide, car la solitude n’existe pas. Regarde autour de toi, il y a du monde partout, personne n'est jamais seul. Avant de consulter en Occident, j'ai passé quinze ans dans une caverne dans les montagnes du Cashmere et jamais je ne me suis senti seul. Comment peux-tu expliquer cela? Si c’est ta solitude au quotidien que tu veux briser, inscris-toi à un cours de poterie ou de bridge ou à un club de rencontre. Branche-toi sur internet, il y a pléthore de forums où tu peux parler et échanger. Mais est-ce vraiment ce que tu veux ou est-ce que ce qui t'intéresse, c'est de parler de toi? Reconnais que tu n’as pas d’intérêt pour les autres, que tu recherches leur attention. Tu veux qu’on vienne te voir, mais tu ne vas pas aux autres. Tu veux qu’on t’appelle au téléphone, mais tu n’appelles jamais. Alors tu te plains et tu fais des reproches. Le résultat est que tu deviens amer et que personne n’a envie de venir te voir. Je ne te dis pas cela pour que tu te sentes encore plus mal, mais pour que tu comprennes ce qui est à changer en toi pour que ce sentiment puisse disparaître. J'ai répondu à ta question.

L'homme est secoué. La franchise de Patyji ne lui fait pas plaisir. Il paye les deux balles et s'en va en boudant. On ne le revoit pas pendant dix jours. Le mercredi de la semaine d'après, il revient, car les questions appellent d'autres questions.

— Grand sage Patyji, alors, c’est quoi, ce vide?
— Voilà une bonne question. Ce vide que tu n’es largement pas le seul à ressentir, il varie d’une personne à l’autre et d’une fois à l’autre, mais fondamentalement, c’est un manque d’amour. Ce n’est pas que personne ne t’aime, car il y a plein de gens qui t'aiment, mais tu ne le vois pas car toi, tu ne t’aimes pas. Tu reproches aux autres ce que tu te reproches à toi-même.

L'homme reste un moment silencieux, Patyji vient de lui quelque chose qui sonne juste en lui.

— Tu as raison, Patyji, je suis une horrible personne.
— Mais non, justement. Tu es un être merveilleux. Et si tu pouvais commencer à le voir, tu te sentirais nettement moins seul. J'ai répondu à ta question.





En vie

Ne sachant pas très bien par où commencer, je reprends un ancien journal. Il y a quelques décennies —non, j’exagère, deux, tout au plus—, mon chemin de vie m’avait amenée dans un stage d’évolution personnelle. C’étaient alors les premiers du genre et il y avait matière à témoigner.

J’avais posé par écrit mes réflexions et mes émotions pour y voir clair, dans un premier temps, mais aussi pour en graver le souvenir dans le détail, car l’expérience fut marquante et enrichissante. Une galerie de portraits remarquables.

Je relis mon texte. Non seulement il est ennuyeux, mais il est bien trop intime. En revanche, l’adage selon lequel la réalité dépasse la fiction est une fois de plus validé. J’ai bien faire d’écrire, je ne me souvenais pas que nous étions aussi allumés.

C’est parti. J’édite mon texte dans une application de traitement de texte. Je le reprends, je rajoute du contexte, des descriptions, des couleurs, des odeurs et des sentiments. Je retire le pathos, le trivial, les anecdotes insipides et je pille le dictionnaire des synonymes.

Je m’efforce de sortir de ma peau et de prendre prends du recul par rapport à mon vécu pour mieux incarner les personnages. Je profite pour en inventer de nouveaux et forcer le trait pour ajouter de l’humour. Mon récit m’embarque, ça coule tout seul. Je prends un plaisir fou !

Dans une vie précédente, j’étais artiste et je retrouve la même vibration. La même «en-vie» qui émane du ventre, le désir d’exprimer quelque chose, tel l’enfant qui saisit un papier et ses crayons de couleur et qui déclare «je vais faire un dessin». Je retrouve le processus créatif qui suit le même cours.

À l’origine, donc, ce désir. L’envie qui prend vie. Et puis l’hésitation devant la première page blanche — métaphore littéraire pour expliquer l’infini des possibilités, mais qui se retrouve aussi chez le peintre, c’est alors la «toile blanche»; et chez le potier, c’est... la «terre blanche» ? Non, je ne crois pas mais je m’égare déjà. Mon mental est un étalon fou que je vais devoir dompter.

C’est le moment du choix. Quel dessin, quelle peinture, quelle sculpture, quels mots vais-je modeler?
L’inspiration est une manne dont la source est mystérieuse, à la fois au plus profond de soi, aux confins du cosmos et partout autour. À moins qu’elle ne soit encodée quelque part dans la création et qu’une magie en rende l’accès possible. C’est de toute façon une collaboration, une connexion avec une mémoire universelle, une sorte de banque de données collective. Je trouve mal les mots pour le dire. 

Quand le contact est établi, la porte s’ouvre et laisse passer flot créatif. La clef de contact c’est l’envie. Tant pis, je me répète, mais c’est important. Je tape en vitesse sur mon clavier, car les idées se bousculent. Étrange moment de canalisation pendant lequel cette source dicte les mots. Les fautes de frappe sont multiples, tant pis, je corrigerai tout à l’heure. J’oublie une négation car la pensée va bien plus vite que les doigts. — Et pourtant, ils vont vite, mes doigts, j’ai appris la dactylographie quand c’était encore un métier.

Je noircis quatre-vingts pages en un rien de temps. Depuis un moment déjà, ce n’est plus moi qui écris, c’est mon héroïne. Il y a un peu de moi en elle, bien sûr, peut-on exprimer autre chose que ce qu’on connaît? Je stoppe à une croisée des chemins. Quelle est la suite logique? J’attrape la première idée qui me vient et je l’élabore, laissant se dérouler ce plaisant fil d’Ariane. 

Je dépasse la centaine de pages. Si j’avais su, j’aurais fait ça plus tôt. L’histoire arrive aisément, les personnages ont leur vie propre, on dirait qu’ils me chuchotent la suite. Mon plaisir est aussi grand que ma surprise.

L’autre jour, un des personnages a changé de nom. C’est un homme à la fois inspiré et arrogant qui se prend pour un gourou. Je voulais qu’il ait un nom ridicule à l’instar de celui du messie cosmoplanétaire de la secte Mandarom, il y a quelques années. Il s’appelait Gilbert Bourdin. «Un nom de charcutier» avais-je alors pensé. 

J’avais donc choisi le prénom très commun de «Robert» pour mon gourou. Et puis à un moment, dans le récit, Robert va trop loin. «Il pousse le bouchon», pensé-je. Et là, prise de rire, je change son prénom pour Maurice, et je fais dire à son interlocuteur : «Tu pousses le bouchon un peu trop loin, Maurice».

Après cela, la panne de l’écrivain. Logiquement, ça devrait aller mal pour l’héroïne mais je n’ai pas l’humeur à la tragédie pour l’instant.

Je lève ma plume et laisse sécher l’encre.




mercredi 7 mai 2014

Disque rayé

Il est arrivé au sommet avant son client. En bon sherpa, il a ouvert la route, il a contourné les obstacles, facilité l’ascension, il a servi de guide. Normal. C’est son métier.

Au sommet de la plus haute montagne, ils se sont assis pour assister au lever du soleil. Splendide, unique, un matin particulier du monde, toujours renouvelé et qui vient s’ajouter aux milliers de matins où il a contemplé ce majuestueux spectacle.

C’est beau, c’est sûr que c’est beau. Non, il ne s’en lasse pas vraiment, parce que chaque aube après une ascension est une aventure particulière, mais enfin c’est toujours la même aube sur la même montagne. Parfois, il aimerait un orage ou que le ciel s’ouvre et que Dieu ou des extraterrestres apparaissent, enfin quelque chose histoire d’être surpris.

C’est une splendeur, il en convient, mais une splendeur monotone.
Il l’avoue, il s’ennuie.
Il ne se plaint pas, il n’oserait pas, il est plein de gratitude pour le fait d’exister, qu’on ne se méprenne pas.

Pas moyen d’aller plus haut à moins d’avoir des ailes, pas moyen de faire mieux pour l’instant. Alors faute de ce mieux, justement, il redescent. Il accompagne son client pour son retour dans ce qui est important pour lui, son travail, sa famille, sa vie en société, là où il a encore des choses à vivre. Et demain, il grimpera avec un autre client.

Lui, la vie en bas, il en a fait le tour, il est attiré par l’ailleurs. Il a parcouru le monde, il a tout expérimenté, et maintenant, il s’ennuie. Pas au point d’en finir avec la vie, il y passe des bons moments, dans la vie, mais il a soif de motivation. Il ne sait pas ce qui pourrait l’enthousiasmer. N’existe-t-il pas autre chose que la vie et la mort? Les roues qui tournent sans fin? N’y a-t-il pas une porte de sortie, ou plutôt d’entrée sur un autre monde? Qu’y a-t-il après le sommet de la montagne?

Il a soif de nouveau. De jamais vu. Il est prêt pour la suite.
Il attend.
Un signe, un autre compagnon d’ennui qui se joindrait à lui, et ensemble, ils auraient peut-être une idée où chercher.

En attendant, il contemple un énième lever de soleil qui ne lui donne plus le sentiment d’une aube nouvelle depuis longtemps, mais d’un disque rayé.

Un disque solaire splendide, mais rayé.



samedi 18 janvier 2014

Le seuil

Il y a plusieurs mois déjà, j’ai fait un rêve pénétrant dont le souvenir reste précis et olfactif. Je suis sur un seuil. Un immense seuil de la taille d’un hangar pour avion. Derrière moi, un monde à la «Mad Max». Désolé, dévasté. Des monceaux de ferraille rouillée avec çà et là, quelques personnes en haillons qui soulèvent des poutrelles dans l’espoir d’y trouver quelque chose. À manger?Certainement pas, car il n’y a plus rien d’organique dans ce monde en désintégration. Les uns ne semblent pas voir les autres, c'est un monde d'après la sauvagerie, et je ne suis déjà plus concernée.

Sur le seuil, un espace dégagé en béton. Je suis dans un endroit neutre, sans vie. Je ne vais pas survivre ici. Une ou deux personnes avec moi sur ce seuil, mais nous ne sommes pas ensemble. C’est chacun pour soi, chacun face à son propre choix. La plus grande des solitudes.

Devant, le vide. Un ciel bleu azur lumineux, frais et vivifiant. Pas de haut, pas de bas, rien de visible pour prendre la mesure de ce nouveau monde. Je sais que je dois avancer pour qu’il se matérialise sous mes pieds. Impossible de capter sa réalité tant que je n’ai pas fait le choix d’y pénétrer. Comment je sais cela? Mystère, mais c’est une certitude. Je sais aussi que ce qui va se matérialiser, c’est selon ma croyance. Au pire, si je crois que je vais tomber, je vais tomber. Une chute sans fin, puisque ce monde, de mon point de vue, n’a pas de fond, pas de plafond, pas de murs. Hé, mais peut-être vais-je flotter? Flotter sans fin dans un monde vide bleu azur, est-ce vraiment mieux que le monde plein de rouille?

Je dois faire un leap of faith. Un saut de confiance. Avancer dans ce vide et faire confiance que quelque chose de merveilleux va se matérialiser. Je peux imaginer un chemin lumineux qui prend vie sous mes pieds, une passerelle enchanteresse qui m’amène dans un décor digne des meilleurs effets spéciaux. Quelque part en moi, je l’ai, cette totale confiance, j’ai même la certitude que ça va dépasser mes plus folles espérances. Je vais être sciée, c’est sûr! D’où me vient cette certitude? Mystère et boule de gomme, mais c’est chevillé à mon ADN.

Des mois que je suis sur ce seuil. Des mois que je suis aux prises avec mes peurs. Rationnellement, y’a pas photo. L’ancien monde, c’est bon, j’ai fait le tour, j’en ai plus que marre. Se taper dessus, s’entre-dévorer, c’est fait! Je n’ai vraiment plus rien à expérimenter de ce côté-là, l’humain a prouvé de quoi il est capable dans l’horreur, chapitre clos. J’ai une belle grosse envie d’aller de l’avant. Qu’ai-je à craindre? Le pire, je l’ai dit, flotter sans fin dans ce vide. Mortellement ennuyeux, mais au moins, agréable et sans douleurs.

Des mois que je décortique les différentes peurs qui me retiennent sur ce seuil. Très vite éliminée la peur de mourir, de souffrir. La peur de l’inconnu perdure, elle est dans l’humain, celle-là. C’est un composant essentiel d’une psyché humaine normalement constituée. Mais je sais avancer avec mes peurs, je me le suis maintes fois prouvé. Un de ces quatre, je vais prendre une grande inspiration et je vais le faire, ce premier pas dans le nouveau monde.

Mais alors qu’est-ce qui retient?
La peur de perdre. Perdre quoi, exactement? Mes connaissances? Mes références? Perdre mes amis? Les amis, ça fait un petit moment qu’ils sont comme moi, seuls face à eux-mêmes. Personne, pas de père Noël, de bon papa ni de Dieu omnipotent pour vivre la chose à ma place. C’est mon choix à moi et rien ni personne pour m’influencer. Peur de ma liberté, peut-être ?

Si j’opte pour l’ancien monde, ce sera le retour à la sauvagerie. Si j’avance, ce sera l’amour inconditionnel. Sur le seuil, je suis déconnectée.

Je vais devoir être d’accord de tout lâcher de ce que je sais, peut-être même la mémoire de toutes mes expérimentations. Impossible d’entrer dans ce monde sans une candeur retrouvée. Un reset complet. Redevenir un bébé qui découvre le monde.

Oui, c’est ça. Tout lâcher sans conditions, puis avancer et permettre l’expérience de m’atteindre.
Tout lâcher pour tout recevoir. Faire le vide avant de faire le plein.

Tout lâcher, c’est fait. Je suis sur le seuil avec quelques habits sur le dos, rien dans les mains, rien dans les poches. L’essentiel est en moi, il est indestructible. Au fond, je le sais bien, mon choix est fait. Depuis longtemps. Il faut juste que je le mette en action.

Bon, mais alors qu’est-ce qui me retient de mettre un pied devant l’autre?

Je viens de comprendre. J’ai une trouille monumentale de ce dont je suis capable. Quand je vais enfin avancer, je vais avoir la réponse à tout, mais surtout, je vais découvrir que je peux tout. Qu’est-ce qui me fait le plus peur, constater que mes possiblités sont illimitées ou craindre de mal les utiliser? Ai-je donc encore peur de moi?

La vraie question est: suis-je prête à me faire totalement confiance?