Le paradis TERRESTRE... Si on s'y mettait ?

jeudi 12 février 2015

Jour 79

LE RÊVE

Nous sommes toujours installés autour de la table, débarrassée et nettoyée magiquement. C’est l’impression que ça donne quand les choses sont faites parce qu’elles doivent être faites. Qui a empilé les assiettes, qui les a rangées dans le lave-vaisselle, je ne saurais le dire. Je me suis levée et j’ai rangé des bouteilles et puis j’ai proposé une tisane que je sers. Viviane est restée assise, lourde d’un poids qui lui pèse de longue date. L’attention va vers elle, nous lui témoignons notre compassion. Le va-et-vient du rangement a brassé l’atmosphère et dissipé la lourdeur. Nous voilà à nouveau tous assis à table autour d’une tisane chaude et de Viviane qui continue à exprimer son mal de vivre. L’écoute active que nous lui prodiguons lui est thérapeutique. Elle va plus loin dans la confidence qu’elle ne l’a encore jamais fait.

— As-tu peur de ton père? demande Zee de sa voix douce.

Il a mis dans le mille. Elle se met à pleurer en silence. De grosses larmes coulent le long de ses joues, et elle renifle. Ana lui passe un mouchoir tandis que Pablo rapproche sa chaise et met son bras sur ses épaules.

— Oui, il me fait peur, mais je ne sais pas pourquoi, il n’est jamais méchant, dit-elle en séchant ses larmes. Il ne crie jamais, c’est d’ailleurs quand il est le plus calme qu’il me fait le plus peur.
— Attends, mais il y a de quoi, dit Ana. Il est glaçant, c’est un tyran.

Viviane la regarde avec des grands yeux. Que quelqu’un d’extérieur à elle constate un danger l’étonne, d’abord, puis la liquéfie de soulagement ensuite.

— C’est vrai?
— Mais oui, c’est vrai, dis-je. Je vais t’avouer qu’au début, quand tu parlais de tes parents, je me disais que tu devais exagérer, que c’était une rebelle en toi qui les voyait peut-être pires que ce qu’ils sont, mais aujourd’hui, je te le confirme, ton père est grave.

Elle pleure encore, de soulagement, cette fois. Comme si enfin, elle avait de quoi résoudre son problème. Ce qui est le cas, car depuis tout à l’heure qu’elle se livre, il apparaît qu’elle se sent la coupable de l’histoire. La mauvaise fille qui ne peut satisfaire les attentes d’un père autoritaire, exigeant, peut-être, mais juste.

Et c’est là que le cas est vraiment pervers car, effectivement, Charles a une morale irréprochable. Quand il énonce l’un de ses dogmes, il repose sur une éthique solide et inattaquable, mais il abuse de son pouvoir personnel sous couvert de cette morale. Il faut un sacré discernement pour le voir, et Viviane est trop jeune et trop influencée pour faire la part des choses. Elle a cependant une grande intuition qui indique que quelque chose ne tourne pas rond, et c’est ce qui est en train de provoquer chez elle une grosse angoisse qui la mènera à la névrose si ça continue. C’est ce que nous lui faisons comprendre maintenant.

— Quoi, il faudrait que je quitte mes parents, alors?
— Bah, tu vas bien les quitter un jour, dit Pablo avec beaucoup de pragmatisme.
— Non, pas besoin de changer la configuration de ta vie, dit Arnaud. Il faut comprendre plusieurs choses. D’abord, tu ne changeras pas tes parents. Il faut l’accepter. Ils ont le droit d’être comme ils sont, personne ne peut juger. Donc, il faut trouver ce que tu peux changer en toi pour que la situation change.
— Quoi ? demande-t-elle avidement.
— Je crains que toi seule aies la réponse à cette question. Mais on peut t’aider à la trouver. Il faut d’abord que tu te trouves toi-même. Que tu saches qui tu es, ce que tu veux, ce que tu aimes, sans l’influence des autres. Ça va être très bien pour toi de passer un mois avec nous, après cela, tu verras je suis sûre que tu auras des pistes. Un jour après l’autre. Pour l’instant, tu restes. On va tâcher de passer une jolie journée demain, et on verra ensuite. Pour l’instant, dis-toi que tu es en sécurité. Au fil des jours, on tâchera de comprendre avec toi quelle est cette peur et comment la surmonter. Tout te sera restitué.

Son visage vient de changer en quelques minutes. Ses traits se sont détendus, elle est un peu pâle d’avoir traversé une grosse émotion, mais une lumière supplémentaire semble l’illuminer de l’intérieur.

— Merci. Pfou, je suis fatiguée, je vais aller me coucher.

Nous lui faisons des gros hugs, des bisoux, lui souhaitons bonne nuit. Avec Pablo, ils rejoignent leur chambre dans le ranch. Il n’est pas très tard, Zee a allumé un feu. Pas qu’il ne fasse vraiment froid…

— C’est surtout pour réchauffer nos âmes, commente-t-il.

J’adore ce garçon. Il parle à bon escient, jamais de discours oiseux et inutile, il agit de même. Il sait quand offrir à boire ou à manger, peu importe l’heure, il est toujours à l’heure du bon moment. Ce feu, par exemple, est pile ce qu’il nous fallait pour recentrer et réharmoniser les énergies qui furent bien bousculées tout au long de la journée.

— J’ai vu que tu discutais un moment avec Charles, aujourd’hui, dis-je à Arnaud, tu as réussi à le sonder un peu?
— Ce mec est une huître. Il refuse de s’ouvrir. J’ai essayé, je lui ai posé des questions, mais il ne s’est pas livré. Je n’ai pas insisté. Il a tout de même posé encore des questions sur le Réseau et sur notre fonctionnement. Ça m’a un peu fait l’effet de me mettre à nu devant lui refusait de se déshabiller, mais j’ai dégagé ce léger malaise et j’ai raconté. Il avait l’air d’y réfléchir, tout de même. On ne sait jamais, les graines qu’on sème, si et comment elles vont germer.







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Jour 78

LE RÊVE


Mathilde et Charles sont de retour en fin d’après-midi. Mathilde fait du thé pour lui et finit par en proposer à tous. Nous interrompons nos activités respectives pour passer un moment avec eux. Ils racontent leur visite du jour, un village typique, un parc et un petit château.

Nous continuons à distiller des infos sur notre façon de vivre, le Réseau, l’entraide. Mathilde est intéressée, mais Charles reste sur la réserve. Il commence à comprendre que ce n’est pas une secte, qu’il n’y a pas de dogmes ni d’«embrigadement». Il a prononcé le mot d’une telle façon que je discerne là une vulnérabilité. Il semble avoir très peur de cela. Malgré le fait que tout cela ne soit pas sa tasse de thé, il va désormais laisser sa fille à nos bons soins en étant rassuré. Il n’a pas un mauvais fond, cet homme. Il est sincère. Névrosé, mais sincère.

Charles n’arrive pas à percuter qu’une maison ne puisse appartenir à personne.

— Elles n’appartiennent pas à personne, mais à tout le monde, rectifie Arnaud.
— Oui, mais enfin, la maison est inscrite au cadastre.
— Oui.
— Et là, il y a bien un nom de propriétaire?
— Oui, le Réseau.
— Le Réseau n’est pas une personne…
— C’est une personne morale.

Charles suspend son geste et garde le silence. Arnaud vient de commettre à nouveau l’infraction de l’interrompre. Il faut dire qu’il parle tellement lentement qu’une virgule dans son discours apparaît comme un point. Au bout de cinq secondes, il inspire à nouveau et jette un regard de côté à Arnaud avec un petit sourire condescendant.

— Je n’avais pas fini ma phrase… Ce n’est pas une personne physique, mais une personne morale.

Il laisse à nouveau un temps, piège tendu à une nouvelle interruption que chacun se garde bien de faire. Leçon apprise, nous lui laissons son silence. Il se racle la gorge, boit une gorgée de thé et enfourne très inélégamment une portion de cake. Il use et abuse de son pouvoir, c’est incroyablement passif agressif et il me faut puiser dans tout mon humour pour désamorcer en moi une réaction agressive en retour. Je commence à comprendre le profond désarroi de Viviane. Il faut beaucoup de maturité pour faire face à autant de perversité.

Enfin, il poursuit:

— Cette personne morale, elle a bien un directeur, un responsable? C’est quoi, une société anonyme avec un conseil d’administration?

C’est le moment que nous attendions tous. L’estoc. Arnaud répond:

— C’est une personne morale anonyme.

Il savoure un moment son triomphe. Il sait quelque chose que Charles ignore.

— Vous vous trompez, ça n’existe pas. C’est une société anonyme ou une société en nom collectif.

Il ponctue les mots comme s’il parlait à un débile. Arnaud ne se démonte pas.

— Non, non, une personne morale anonyme. C’est une entité qui a été ajoutée au Code des Obligations il y a cinq ans, précisément à l’occasion de la création du Réseau.

Charles ne le croit pas, évidemment. Je suis allée chercher ma tablette et je pianote dessus pendant que Charles pérore. Je lui tends l’extrait du Code des Obligations, il ne peut que concéder dans un sourire qui pourrait être conciliant s’il n’avait le menton ainsi relevé, il déclare:

— Eh bien j’aurais appris quelque chose aujourd’hui.

— De l’humilité arrogante. Faut le faire, me dit Arnaud plus tard, dans la cuisine, quand nous préparons à manger.

Charles, bien sûr, est installé devant un pastis sur la terrasse pendant que tout le monde s’affaire. Ça n’a pas l’air de le gêner.

La soirée est relativement cordiale, Charles reste silencieux la plupart du temps. Il est en bout de table, il écoute. Nous percevons qu’il juge et critique tout, il évalue, mesure, hiérarchise. Il est dans le contrôle permanent. Sa femme à ses côtés fait l’interface. Elle rit avec nous, plaisante, commente, et puis elle demande à son mari s’il veut encore manger quelque chose, boire. En apparence, c’est une soirée normale, mais les vibrations autour sont autant de crincrins de violons mal accordés.

À vingt et-une trente, prétextant la fatigue du jour, Charles et Mathilde vont se coucher. Mathilde se propose de débarrasser et de faire la vaisselle.

— Non, laissez, Mathilde, on le fera, disons-nous en chœur avec Ana, soulagées de les voir tourner les talons.
— Il pompe, le Charles, dit Pablo quand ils sont hors de portée de voix.
— Ah bon, toi aussi?
— Oui, tu avais raison, il est insupportable sur la durée. Je n’avais encore pas passé beaucoup de temps avec lui.

Viviane a une expression ambiguë. Je capte le soulagement qu’on comprenne son problème et sa douleur d’avoir un père aussi difficile.

— Viviane, je crois que je comprends ton problème, lui dis-je. Ton père n’est pas facile, mais c’est ton père.
— Ouais…










mardi 10 février 2015

Jour 77

LE RÊVE

Avec Ana, nous prenons la voiture pour aller faire des courses au village. À peine installées dans l’habitacle, nous explosons toutes les deux.

— Ah, quel affreux bonhomme! dit Ana.
— J’ai cru que j’allais hurler! dis-je. Quel pervers! 
— C’est difficile de ne pas être agressif, avec des gens comme ça. Sa façon de parler,… argh!
— Oui, je devais me retenir de ne pas l’interrompre. Après le sketche d’hier soir, je n’allais pas lui donner une seconde fois la satisfaction de prendre pareillement le pouvoir. Mais c’est dur!

Nous y allons ainsi pendant dix bonnes minutes de critiques acerbes qui nous défoulent.

— Rho, quelle langue de vipère tu fais.
— Et toi, quelle vilaine marchande de poissons.

Nous éclatons de rire.

— Bon sérieusement, qu’est-ce qu’on peut faire?
— Écoute, Arnaud m'a dit qu'il sonder pour en apprendre plus sur lui. Ce mec a dû subir une forme d’abus puissante pour être ainsi. Il va voir s’il peut mieux le discerner. S’il y a moyen, il essayera de les convaincre de séjourner dans notre maison avec leur fille.
— Bah, le timing est mauvais. On n’est pas prêt et c’est typiquement le genre de mec face à qui il faudrait être au taquet.
— C’est vrai…
— En même temps, il y a un truc auquel on n’a pas pensé: il y aura certainement d’autres cas du même genre où les parents ne seront peut-être pas coopératifs. Il faudra pouvoir accueillir les ados et les aider à faire face à leurs parents dysfonctionnels. Ça ouvre une autre perspective.
— T’as raison.

Nous réfléchissons en silence un moment. Ana reprend:

— Ça signifie qu’on va aider des ados non seulement à se définir eux-mêmes, à dissiper leur malaise, mais aussi, et surtout, dans ce cas-là, leur donner les moyens de retourner chez eux et de pouvoir faire face aux difficultés. Ça veut dire… les faire grandir vite.
— Oui. Devenir les adultes équilibrés que leurs parents ne sont pas. Pour qu'ils puissent gérer une relation difficile. 
— Voilà.
— C’est un autre programme, ça. C’est ce qui me plaît le plus, je crois.

De retour des courses, nous trouvons Zee et Pablo au jardin.

— Où sont les autres?
— Arnaud a fait l’inventaire de ce qu’il fallait pour terminer le ranch, Viviane et lui sont partis acheter du matériel, de la peinture, tout ça, et il veut voir s’il peut fixer des rendez-vous avec les artisans.
— Quels artisans?
— Un plombier, un électricien, et puis faire venir le mec pour l’eau chaude.
— Cool, ça démarre très fort, dis-je.
— Et Charles et Mathilde? demande Ana.
— Ils sont allés se promener.
— En voiture, alors? Parce qu’elle n’est plus là.
— Oui, Charles a repéré un truc sur la carte et déclaré qu’il voulait aller visiter.
— Quoi?
— J’en sais rien, ce mec m’énerve. Quand j’ai compris qu’ils partaient, j’étais plutôt content, tu vois. Ce qu’il fait de sa journée, je m’en fous.

C’est son tour de lâcher la pression. Pablo, grand sage, ne dit rien.

— Ça ne t’énerve pas, toi? demandé-je.
— Non. Mais je comprends votre réaction. Il vient chercher nos bas instincts, ce monsieur. Moi, je ne lui parle pas, c’est tout. Mais c’est parce que je peux. Si j’étais impliqué comme vous, sûrement que je ne serais pas aussi cool.
— Tu es un grand sage, Pablo, lui dis-je en souriant. Merci d’être avec nous. T’ai-je déjà dit à quel point j’apprécie ta présence?
— Non, pas vraiment, alors je suis content que tu me le dises, parce que j’avais l’impression que tu ne m'aimais pas, dit-il d’un air blessé tout à fait convainquant.

J’éclate de rire, parce que je ne cesse de lui exprimer mon amour, à ce garçon, et comme toujours, c'est avec abondance.

— Tu me rappelles mon fils, lui dis-je. Tiens, ça me fait penser qu'il me manque, je vais le contacter.











lundi 9 février 2015

Jour 76

LE RÊVE


Le lendemain matin, Ana est la première réveillée. Elle a fait un café odorant que je déguste avec elle dans la cuisine.
— Il fait beau, on dirait même qu’il va faire chaud.
— Oui, c’est cool pour un mois de mars. C’est bien pour ceux qui sont encore en vacances.
— Quelles vacances?
— Pâques.
— Ah oui. Je suis vraiment déconnectée de tout ça, moi.
— Moi aussi, c’est la situation de Viviane qui m’a remise à l’heure, dis-je en souriant.
— Viviane… Y’a un gros nœud, non?
— Je le crains. Ça va être délicat. On ne peut pas faire de l’ingérence.
— Ah mais dis donc, on va pas jouer aux nobles et serviteurs tout le week-end, j’espère? 
— Ha, Ha! J’aime bien comme tu dis ça, c’est tout à fait ça. Non, on va être naturels. On va leur expliquer comment on fonctionne. Mais il faut y aller mollo, Viviane a envie de rester, il ne faut pas leur faire peur, aux parents, non plus.
— T’as raison. J’oubliais ça. Tiens, voilà Mathilde.
— Bonjour!
— Bonjour! 

À dessein, ni Ana, ni moi ne nous levons pour la servir. Arnaud arrive juste après, il salue à la cantonade et se sert un café. Mathilde reste plantée au milieu de la cuisine. Arnaud la voit ainsi et lui dit:

— Le café est là, si vous voulez du thé ou autre chose, c’est dans l’armoire. Et puis juste là, dehors, il y a du thym, du romarin et de la sauge. Je fais une omelette, qui en veut?

Mathilde capte tout de suite, elle se sert un café et en prépare un pour son mari qui nous rejoint.

— Alors moi, je vais boire mon café au soleil, dis-je. Le petit déjeuner sur la terrasse, c’est mon moment de la vie préféré.
— Je t’accompagne, dit Ana.

Zee vient d’arriver, il partage l’omelette d’Arnaud et chauffe de l’eau pour se faire une infusion de thym frais. Puis c’est le tour de Pablo qui va et vient dans la cuisine pour se préparer son petit déjeuner. Charles, grand seigneur, a pris place en bout de table et se fait servir. Il s’adresse à sa femme:

— Viviane n’est pas encore levée?
— Non, répond Mathilde.
— Quelle feignante, celle-là!

J’entends la remarque alors que je suis rentrée pour me resservir un café, et je ne peux pas m’empêcher de m’en mêler. Son jugement est au couperet. Je le trouve sec et sévère, cet homme-là, et il me met en réaction:

— Nous avons discuté jusqu’à tard hier soir. C’était presque deux heures du matin quand je suis allée me coucher et elle a décidé de faire encore la vaisselle avant d’aller dormir.

C’est à ce moment qu’elle arrive.

— Bonjour!
— Bonjour!

Elle se frotte les yeux, elle est encore engourdie.

— Je disais que tu avais fait la vaisselle hier soir, ce matin, la cuisine était nickel. Merci, c’est agréable.
— De rien, répond-elle en se préparant son petit déjeuner.
— Tu veux du muesli, demande Zee, j’en ai fait assez.

Je capte le regard de Charles en direction de sa fille, et je suis choquée. J’ai attrapé un bref éclair de vraie méchanceté. De la rancœur, de la jalousie, est-ce même de la haine? Qu’a-t-il, cet homme, pour être à ce point toxique? Je ne réfléchis pas, je décide de casser cette énergie douteuse.

— Charles et Mathilde, attaqué-je avec assurance, vous êtes là parce que votre fille a émis le désir de nous aider à démarrer notre projet, et nous, ça nous plaît bien.

Je sens le dynamise changer. Les autres se rassemblent énergétiquement autour de moi, ils me soutiennent.

— Je vous propose de faire tout à l’heure le tour du propriétaire et on va vous expliquer notre idée. Je crois que vous n’avez jamais expérimenté le Réseau, c’est cela?

Charles est soudain sur la défensive. En même temps, l’attention générale est dirigée vers lui, on sent qu’il engloutit l’énergie qui arrive à lui. «Un puits sans fond» est l’idée qui jaillit dans ma tête. Nous passons un moment à discuter du fonctionnement du Réseau. Charles est étonné de sa simplicité. Ses questions révèlent son très fort a priori de secte. Il s’étonne de l’absence de dogmes, de contrats et de régulations diverses. Pour autant, il garde son jugement pour lui, mais il n’y a pas besoin d’être télépathe pour deviner ses pensées.

Nous leur faisons visiter les maisons en exposant notre embryon de projet. Charles y va de quelques commentaires secs sur notre manque de précision.
— Que faites-vous dans la vie, Charles? demande Arnaud avec chaleur et une once de défi dans la voix.
— Je suis ingénieur, répond Charles avec hauteur.
— Dans quel domaine, demande Arnaud, faisant remarquer de façon induite qu’ingénieur est avant tout un titre dans lequel Charles a besoin de se draper.
— En génie civil.
— Comment faites-vous quand vous avez un projet à réaliser. Je ne sais pas, prenons l’exemple d’un pont à construire.

Charles se racle la gorge et prend un ton condescendant pour expliquer. Dès qu’il a la parole, il ralentit imperceptiblement son débit, il fait des pauses au milieu d’une phrase, il baisse la voix… tout pour absorber l’énergie, prendre le pouvoir et le conserver. Je sens monter en moi une colère primale. Cet homme est diabolique!

— Eh bien, je considère le mandat, ahem, et je fais une première réunion avec le client pour préciser le projet sur la base du descriptif qu’il a fourni. Puis je vais sur le terrain pour considérer les choses dans la réalité. Ensuite, je fais les calculs, je fais dessiner les plans…

Arnaud va pour l’interrompre, mais je le retiens d’une pression de la main sur sa cuisse. Il comprend instantanément que c’est une mauvaise idée. Hier soir, alors que nous parlions à bâtons rompus, à un moment, alors qu’il était ainsi dans sa prise de pouvoir verbale, Viviane, agacée — comme tout le monde — lui a coupé la parole pour lui poser une question. Il s’est alors tu et a figé son geste. Devant son silence, tout le monde a attendu. On a d’abord cru qu’il réfléchissait à la réponse à donner. Il a eu le temps de respirer trois fois et quand il a été sûr que le silence lui appartenait, il a jeté un regard noir à sa fille et a demandé:

— La suite de mon explication t’intéresse?

Elle n’a pas répondu. Il a répété la question sur le même ton méprisant.

— Oui, a marmonné Viviane.

C’est alors qu’il a vu qu’on le regardait étrangement. Un peu décontenancé par la réprobation silencieuse collective, il a fait un sourire pour tenter de faire passer cela pour un gag. Personne n’a été dupe.

Je sais ce qu’Arnaud veut faire, il veut lui tendre un miroir, mais s’il l’interrompt dans sa diatribe, il va se faire casser son effet. Il répond par une pression de sa main sur la mienne et fait semblant d’être très intéressé par son explication pédante. Charles explique comme à un demeuré comment il élabore un projet. Quand enfin il a fini, Arnaud porte l’estoc. D’une voix chargée de douceur et de générosité, il dit:

— J’admire votre professionnalisme. Eh bien voyez-vous, nous en sommes au même stade. Notre projet est en phase d’élaboration. De manière évidente, il va d’abord falloir terminer les travaux, mais pour cela, nous devons connaître nos besoins. Nous allons donc passer les prochaines semaines à réfléchir à ce que nous voulons, tout en terminant ce qui est commencé. Je voulais ne faire que des chambres d’hôtes dans les deux anciennes granges, mais il semblerait que des ateliers seraient une meilleure idée. Quels ateliers, c’est encore à décider. Ce n’est donc pas que nous sommes incompétents, c’est juste que tout n’est pas encore décidé.

Charles a encaissé le coup. Il fait semblant d’être fair-play et c’est toujours d’une façon supérieure qu’il condescend un laconique:

— Je vois.
— En ce qui concerne Viviane, d’une part sa présence est agréable et ça nous ferait très plaisir qu’elle reste, mais son avis pourra être précieux. Elle et Pablo peuvent nous dire quels sont les besoins des jeunes, leur avis est précieux. Si vous donnez votre accord, c’est volontiers que nous l’accueillons jusqu’à la fin des vacances.
— Oui, Papa, s’il te plaît, et vous passez me prendre quand on rentre.
— Ah non, dit Ana, tu ne vas pas nous priver d’une journée au bord de la mer. On va te ramener jusqu’aux Saintes.

Charles jette un regard à Mathilde qui elle, n’a pas eu besoin d’une danse de séduction pour se laisser convaincre. Quand elle a vu que nous étions des gens sains, et non pas des hippies en retour d’âge, du moment que sa fille a le sourire, elle a été d’accord. Mais elle connaît son mari, c’est lui qui décide. Je renifle très fort que s’il avait dit non, elle aurait œuvré pour lui faire changer d’avis. Je discerne également que Charles, au fond, et bien qu’il ne se l’avoue pas, est bien content de finir les vacances seul avec sa femme, débarrassé de cette adolescente encombrante qu’il ne sait pas aimer.

— Eh bien c’est d’accord, dit-il avec du triomphe dans la voix, comme s’il accordait une grande faveur.











dimanche 8 février 2015

Jour 75

LE RÊVE

Les parents de Viviane arrivent en fin d'après-midi, alors que nous sommes tous sur la terrasse à faire un brainstorming autour du projet. La jeune fille se métamorphose. Elle cesse de sourire et son visage se ferme. Ça me fait mal. C’est pleine de curiosité intérieure que je vais saluer nos hôtes. La mère de Viviane, Mathilde, est une femme énergique, de taille moyenne mais plutôt petite. Elle sourit et nous salue avec ouverture. Je capte un peu de bienséance affectée sous cette attitude un peu trop ostensiblement chaleureuse. Son père, Charles, est un bel homme de grande stature au dos droit et au menton relevé. Il a un très joli sourire et un regard franc. Il dégage un peu trop d’assurance pour qu’elle soit totale, à mon sens. Mes antennes enregistrent tout cela de façon neutre, avec une étiquette «à vérifier». Viviane embrasse ses parents, je la sens à la fois contente et inquiète de les revoir. C’est subtil, je me dis que je me fais peut-être des idées et j’ajoute la même étiquette à ce sentiment. 

Immédiatement, on sent une barrière entre eux et nous. La mentalité du Réseau n’est pas leur truc, ils sont d’un autre monde, c’est évident. Nous savons nous adapter, mais l’ambiance générale vient de changer nettement. Mathilde et Charles attendent d’être traités en invités, ce que nous faisons bien volontiers pour les mettre à l'aise, et c'est là que je me rends compte qu'à aucun instant, nous ne nous sommes considérés «chez nous» ni même «chez Arnaud», mais déjà dans une maison autonome du Réseau qui n'appartient à personne et à tous et dont nous ne sommes que les hôtes temporaires. Ana offre à boire, je dispose des verres. Pablo confectionne des tartines de tapenade pendant que Zee prépare des galettes de farine de pois chiche façon socca niçoise. Arnaud fait la conversation, il dégèle l’ambiance en un rien de temps. Il raconte notre rencontre avec Viviane à Malaga, parle de ses œuvres en poterie, la met en valeur subtilement. Il raconte une anecdote amusante et en change le récit de façon à ce que Viviane le reprenne et finisse de raconter l’histoire comme elle s’est rééllement passée. Tout le monde rit, ça achève de briser la glace.

Ensuite, nous allons avec le flux. Je peux nettement ressentir une douce énergie d’amour que nous diffusons autour de cette famille, deux parents et une enfant que je qualifierais de légère détresse. Ils s’aiment, mais ne savent pas l’exprimer. Le couple parental apparaît immédiatement pour ce qu’il est: boiteux. L’un est la béquille de l’autre. Charles est un «je sais tout». De fait, il sait beaucoup de choses et il est intéressant à écouter, mais il est vide désagréable de constater qu’il lui est important de savoir mieux que les autres. Voilà sa faille. Cet homme doit avoir un ego blessé de longue date qu’il ne sait pas réparer autrement qu’en l’hypertrophiant. Mathilde est fascinée par son mari. Elle l’admire, elle se fond en lui. C’est joli, de la voir, elle a l’air d’une midinette amoureuse. Pourtant, elle a du caractère, je ne la crois pas influençable. Elle affirme ses idées, elle exprime ses goûts, ce n’est pas une faible sous emprise. À un moment, alors qu’elle raconte une anecdote de voyage, il l’interromp et la reprend sur un point de détail. 

— Ce n’était pas une station d’essence Total, mais Tamoil.
— Tu es sûr? demande-t-elle un peu agacée.
— Oui, Tamoil, dit-il avec un faux sourire bienveillant mais de vraie satisfaction.
— Non, c’était Total, une grande enseigne bleue.
— Mais non, Charles, c'était Total.

«Qu’est-ce qu’on s’en fout» dis-je mentalement à Ana dont je croise le regard et qui lève imperceptiblement un sourcil pour approuver. Mathilde a dû nous entendre penser, parce qu’elle lâche la joute et déclare avec un geste de la main:

— Enfin, bref, ce n’est pas important…

Elle continue et achève son histoire. Je commence à prendre la mesure du problème de Viviane. La prise de pouvoir apparaît légère, mais constante. Pas moyen de vraiment se révolter contre une autorité un peu élevée, mais jamais exagérée. Charles maintient le couvercle la marmite et contrôle un feu modéré. Il éteint les passions, il ne laisse personne le dépasser, plus le temps passe et plus ça devient évident. 

Le couple s’équilibre ainsi à deux, mais il est extrêmement difficile pour une tierce personne d’y trouver une place. La soirée passe ainsi, chaleureuse et détendue par moments, crispée et dissonante dès que Charles éprouve le besoin d'exister. Viviane fait profil bas. Je la sens perdue, malheureuse. Elle n'est qu'une pâle copie de la jeune fille vive, enjouée, espiègle ou parfois franchement grincheuse que nous avons connue jusqu'ici. Elle a gommé toutes ses aspérités, tous les angles, pour ne donner prise à aucune critique. Charles observe tout, les uns et les autres, je sens tout passe au filtre de son jugement. Il y a longtemps que ceci ne m'impressionne plus, mais j'avais oublié à quel point c'est plombant.

Nous allons nous coucher et je pousse un gros soupir de soulagement en refermant la porte de notre porte.
— Il est lourd, le grand Charles, me dit Arnaud.
— Ah oui, je ne suis pas seule à l'avoir vu, tu me rassures.
— Bah, c'est le premier contact, ça ira mieux demain, je pense.


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Jour 74

LE RÊVE

Nous passons les jours suivants à nous installer, à donner un grand coup de balai dans la maison qui a été inoccupée depuis six mois et à garnir le garde-manger. Nous prenons également du temps pour mieux préciser ce que nous voudrions faire comme accueil dans cette maison. Il s’agit d’abord de l’inscrire dans le Réseau. C’est le plus facile. Il suffit de créer un compte sur le site et de faire une jolie présentation. Un article, des photos, en quelques heures, c’est fait.

La maison est déjà autonome en électricité grâce à sa toiture. C’est une mise au point récente de la technologie: des capteurs solaires en forme de tuile en terre cuite, on jurerait des vraies. Elles ont l’avantage d’être antimousses et s’érodent nettement moins vite que de l’argile cuite. Les Cévennes fournissent le wifi gratuitement depuis déjà cinq ans — un wifi désormais inoffensif pour la santé —grâce à quelques grandes antennes relais disséminées dans la région qui sont conçues comme des œuvres d’art. L’une d’entre elle est déguisée en séquoia géant en haut d’une colline, l’effet est majestueux. 

Arnaud a défriché le jardin potager avec Zee et Pablo. Quand ils se sont mis à planter les graines, Viviane s’y est intéressée et elle y prend un plaisir extrême. Elle pose plein de questions, elle voudrait planter de tout. Zee est tout à fait au point sur l’harmonie des légumes entre eux, et il prend la direction des opérations. Il dessine les plates-bandes et indique quoi planter à quel endroit. Nous aurons sous peu des légumes variés; en attendant, avec Ana, nous ramassons la dent-de-lion, c’est le moment parfait pour cela, et nous préparons une immense salade printanière. 

Le projet prend forme. Il faut d’abord terminer les travaux avant d’être complètement opérationnel. Pour plus de faciliter, nous décidons de donner des noms aux maisons. Les jeunes veulent appeler Ranch la maison-dortoir pour les ados. C’est vrai qu’elle en a un peu l’air. Au milieu de propositons loufoques, de jeux de mots idiot et de gags approximatifs, finalement, à l’unanimité, la maison des parents est baptisée Majoraou, ce qui veut dire «l’aîné» en cévenol et la grange où seront les ateliers est baptisée La Forge

— Et l’ensemble, c’est le le Mas Alacalo. Ce qui est une compression de «a la calo» qui signifie «à l’abri». Ceux qui l’ont construite disaient qu’elle est à l’abri dans un méandre du Gardon d’Anduze. J’aime bien cet idée d’abri, d’oasis…










vendredi 6 février 2015

Jour 73

LE RÊVE


Les deux granges sont disposées de façon telle que toutes les bâtisses forment un grand cercle autour d’un morceau de terrain au centre duquel pousse un platane centenaire. 

Arnaud passe derrière les granges et nous amène sur une butte où une végétation dense a repris ses droits. Il traverse un bosquet et nous découvrons, dans un creux, un amas de pierre juste recouvert d’eau.

— Vas-y, tâte la température.

Zee se baisse pour y tremper sa main et il y a un geste de recul.

— Elle est chaude!
— Et là, elle affleure. Trois mètres plus bas, elle fait cinquante degrés.
— Yes!
— Super!

Ana et moi nous sommes exclamées en même temps. Ça fait un moment que nous alimentons notre rêve de maison idéale, la source est un must. Qu’elle soit chaude, c’est la cerise sur le gâteau. Zee a tout de suite compris:

— Tu vas tout chauffer avec cette source!
— Bingo! Un sourcier est venu, il y a de quoi sans problème. Il estime qu’à vingt mètres, l’eau doit faire 80°. Je veux creuser un bassin ici et l’aménager en bain thermal. Ensuite, on va canaliser et amener l’eau chaude jusqu’aux maisons.

Arnaud nous fait entrer dans la première grange.

— Ici, les travaux sont presque finis. Il y a quatre logements individuels dans celle-ci. Dans l’autre, on pourrait faire des ateliers.

Les logements sont incroyablement bien conçus. Ils sont à la fois privatifs et collectifs. Tout est prévu pour se rencontrer et partager, mais on peut également se retrouver chez soi et se sentir isolé, dans la plus grande intimité. Il y a une grande chambre à coucher et une plus petite chambre par logement et les pièces communes donnent une impression de loft, tout en étant curieusement séparées. On a joué sur les perspectives. Par exemple, quand on est dans les fauteuils du salon, on ne voit plus la cuisine, mais il suffit de se lever pour être dans un espace ouvert. L’ameublement est de bon goût, tout cela est charmant. Au sous-sol, un hamam et un sauna dans l’une des maisons, dans l’autre, une salle de yoga, méditation, relaxation.

— Il reste à faire la terrasse, dit Arnaud. Un ami architecte a conçu un espace commune. Dès lors qu’on sort de chez soi, je veux qu’on soit ensemble. Pas question de ne pas partager les moments au soleil et au grand air. Je vous ferai voir les plans, c’est super bien foutu. Il y aura un coin repas, un coin détente sous le platane pour jouer aux cartes ou lire au frais, etc.
— C’est idéal pour ce qu’on veut faire, dis-je. Ici, on peut loger les parents. Ils sont au calme pour être en couple, éventuellement rabibocher une relation qui battrait de l’aile, et en face, dans les anciennes écuries, les ados. Pas loin des parents, mais autonomes quand même. Les enfants plus petits peuvent loger avec les parents.
— Oui, il faut encore élaborer notre projet, mais effectivement, il y a de quoi faire.
— Bon, alors on commence par quoi?
— Si on mangeait? dit Pablo.
— Quelle excellente idée.

Ces derniers jours, j’ai appris à mieux connaître ce garçon, et il me plaît beaucoup. Pablo a vingt ans, il est né à Barcelone. Il y a vécu jusqu’à l’âge de cinq ans, ce qui lui a donné des racines catalanes, et puis ses parents ont rejoint le Réseau. Depuis, la famille a bougé tous les deux ou trois ans, c’est ainsi qu’il a passé pas mal de temps en France, un pays qu’il aime beaucoup, tout comme la langue qu’il parle parfaitement. Il a été éduqué dans les écoles du Réseau, un enseignement qui me fait décidément penser au compagnonnage. On forme des esprits, mais aussi des âmes. On enseigne des matières scolaires, mais aussi la vie.

Pablo est autonome depuis un an. Il a eu envie de faire sa route tout seul, il a laissé ses parents et sa petite sœur du côté de Bordeaux pour revenir en Espagne. Il venait d’en faire le tour quand nous l’avons rencontré à Malaga et le voilà aujourd’hui avec nous. Ce garçon posé, calme et extraverti contraste avec Viviane, adolescente mal dans sa peau et de ce fait, introvertie. Pourtant, la relation entre eux est jolie. Ils s’entendent bien, ils ont une étrange complémentarité. Viviane est ultrasensible, fantasque, originale; Pablo est plus pragmatique, centré, peut-être un peu psychorigie, il faudra vérifier.

Maintenant que nous voilà installés, nous allons voir comment nous allons nous harmoniser les uns avec les autres. Les prochains jours vont nous le montrer. Nous avons deux jours encore avant la visite des parents de Viviane, c’est juste ce qu’il faut pour trouver notre aise.